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Auprès des personnes âgées, pourquoi les soignants craquent-ils?

Auprès des personnes âgées, pourquoi les soignants craquent-ils?

Article bulletin

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Auteur :
Claire Kebers

Thème :
Seniors

Date de publication :
Dimanche 26 Octobre 2008


Mots clés :
accompagnement, écoute, formation, mort, soignant, soin palliatif, souffrance, vieillissement

Auprès des personnes âgées, pourquoi les soignants craquent-ils ?

Question dont le corollaire s’impose immédiatement : comment faire face à l’image que donne la vieillesse, miroir de notre propre vieillesse ? Miroir de notre propre mort ? Car c’est bien de cela qu’il s’agit dans la souffrance des soignants auprès des personnes âgées : vieillir c’est à dire perdre. Mourir c’est à dire quitter !

Encore que la vieillesse ne se résume pas à perdre et à quitter, comme si elle n’était que le temps de la ruine. Mais précisément, ne serait-ce pas parce que les soignants assimilent la vieillesse à la ruine, qu’ils craquent ?

Les raisons de craquer sont nombreuses, presque aussi nombreuses que les individus puisque pour une grande part, elles tiennent à la dynamique interne en tant que telle, ses règles plus ou moins bien adaptées au besoins et des patients et des soignants, voire les intrusions d’ordre politique et administratif ne sont nullement étrangères au mal-vivre des soignants, dans cette frange de la société où la vie et la mort se touchent tant et si fortement que l’on ne peut parler de l’une sans voir se poindre l’autre. Sans parler d’un milieu où le rendement est indispensable, où la fatigue, en si bonne santé que l’on soit, est usante à plus ou moins brève échéance, où la routine, la répétition des situations humaines emportent bien loin les enthousiasmes du début ! Où les frottements dans l’équipe, les exigences de la direction font du travail une jungle !

En substance, c’est finalement moins du travail dont on se fatigue – car ce travail relève d’un choix personnel – que de tout ce qui l’entoure, et le dénature !

A quoi il faut ajouter, pour la majorité des soignants qui ne sont pas faits autrement que les autres, l’après-travail, c’est à dire la famille, les enfants, la maison, les innombrables tâches. Avec le cumul des tâches et le temps qui passe se pose la question du sens de ce que l’on fait et de la vie que l’on mène…

Les problèmes d’ordre institutionnel peuvent eux aussi peser sur le travail des soignants. Encore que lorsqu’ils sont au clair avec leur propre intériorité, les soignants abordent ces difficultés avec plus de sérénité, voire plus de détermination de se battre que les autres, c’est à dire les soignants qui sont au plus mal avec leur dynamisme.

Mais précisément : pourquoi sont-ils au plus mal avec leur dynamisme ? et quand ils craquent, comment craquent-ils ?

Deux terrains favorisent le stress, le découragement, le ras-le-bol, l’effondrement des soignants auprès des personnes âgées. Un terrain qui se situe à l’extérieur de soi, l’autre étant plus intérieur à soi-même.

Face aux autres :

  • La surcharge de travail et le manque de personnel. Débordé, le soignant ne peut ni travailler ni être comme il le voudrait. A la charge de travail s’ajoute la charge psychique importante, quotidienne, devenue continue. Il s’agit là de la confrontation quotidienne avec la vieillesse, sa réalité et celle de la fin de vie. L’accumulation de la surcharge et des « coups émotionnels » font qu’à un moment donné, le soignant craque.
  • La collaboration entre la direction de l’institution et les soignants est insuffisante. Le soignant ressent que son travail n’est pas respecté, pas ou mal reconnu. Il a l’impression de travailler comme un robot et non comme un collaborateur estimé. Il peut en arriver à se demander à quoi il sert, particulièrement quand il travaille auprès des personnes âgées séniles ou démentes et ceci sans la contrepartie de la reconnaissance et de l’estime de sa hiérarchie !
  • Les responsabilités sont mal définies ou en cas de problèmes, direction, médecin et soignants se les renvoient. L’esprit d’équipe est absent ou insuffisant compte tenu de la spécificité du travail. Quand l’esprit d’équipe s’effiloche sous le poids du découragement, c’est l’individualisme qui prône ses solutions. Les critiques fusent…
  • L’organisation hiérarchique rigide et toute puissante, sans ouverture sur des améliorations ou des changements possibles, un système établi bloquent tout, y compris les meilleures volontés. Survient un sentiment de solitude important, facteur de déprime. La routine s’installe avec son cortège de sentiments négatifs, de dépréciation de soi et des autres, y compris des patients…
  • Le manque de formation psychologique des responsables hiérarchiques peut aussi devenir un facteur de difficultés réelles chez les soignants, particulièrement si les soignants ont, eux, une formation sur le plan psychologique. Un fossé peut alors se creuser entre les uns et les autres et des problèmes de rivalité se présenter.
  • Un autre facteur de difficultés : les familles ! prendre soin d’une personne âgée, quel que soit son état physique et mental, bien entourée par sa famille ou ce qui lui en reste, allège considérablement la tâche affective et psychologique des soignants. Mais lorsqu’il s’agit de vieillards laissés à l’abandon, parfois par leurs propres enfants, ou lorsqu’il s’agit de familles exigeantes, vindicatives, c’est une autre histoire dans laquelle les soignants peuvent laisser beaucoup d’énergie, d’émotions, d’efforts pour…rien, ressentent-ils ou croient-ils.

Face à soi-même :

  • Aujourd’hui, à l’heure du progrès et de la recherche, la souffrance des soignants survient, pas seulement comme la conséquence psychologique du stress ou comme l’aboutissement de difficultés institutionnelles, sociales, familiales, mais comme un SIGNE : le rappel des limites que connaît toute activité humaine, la souffrance d’un monde qui se voudrait sans souffrance ; une souffrance sans partage puisque de la vieillesse et de la mort nul n’en veut… Souffrance de la solitude.
  • Autour de la personne âgée et a fortiori en fin de vie (encore que souvent l’âge et ses conséquences fassent plus problème que la mort qui peut signifier une délivrance) les illusions tombent, se découvrent, se disent. Les pertes ne peuvent plus être niées. Les soignants sont donc confrontés à une réalité humaine à laquelle ils n’échapperont pas et quand bien même c’est une réalité lointaine pour eux, ils la vient se développer sous leurs yeux et sous leurs mains… A la longue, ils sont en quête du sens de leur travail et des questions plus ou moins conscientes qui les habitent. Ils sont des soignants en souffrance .
  • Autour de la personne âgée et en fin de vie, les soignants viennent d’une autre planète. Heureux (voire soulagés) d’être jeunes (ou pas vieux) ils se sentent plus ou moins coupables d’éprouver ce soulagement en même temps qu’une certaine anxiété les gagne petit à petit et les pousse à se tenir en retrait de ce qui les effraye. Ils essaient de lutter contre la peur en réduisant leurs capacités à penser, surtout à ressentir. Ces comportements défensifs peuvent aller jusqu’à induire une crise d’identité : les soignants ne savent plus qui ils sont et pourquoi ils sont là ! Encore faut-il préciser qu’à côté des soignants qui essayent de ne pas se laisser toucher par les pertes inhérentes à la vieillesse et qui par conséquent se durcissent, il y a les soignants qui au contraire travaillent comme des écorchés vifs, sans recul par rapport aux personnes qu’ils soignent et aux situations qu’ils rencontrent. Le résultat est le même : les soignants ne savent plus qui ils sont, qui ils veulent être, qui ils peuvent encore être.
  • La source de ce syndrome de dépression, pour l’appeler comme cela, mais aussi de dépréciation de soi ne trouve pas sa source uniquement dans le stress du travail, mais s’alimente de la réactivation des problèmes personnels du soignant, problèmes familiaux, problèmes dû à lui-même. Stress du travail, difficultés personnelles, il faut encore y ajouter la spécificité de ce soin auprès des personnes âgées : le problème de la fin de vie ne connaît pas de solution !
  • C’est dire que les soignants subissent deux sortes de pression. L’une est enjoint à être présents et efficaces, l’autre à s’abstenir et se montrer discrets ! Quelle charge émotionnelle dans cette confrontation de deux comportements apparemment opposés ! Ces soins et donc ces relations multiples, simultanées, obligatoires puisque inhérentes à la fonction des soignants, répétitives surtout, dont les enjeux sont souvent sinon toujours immédiatement décisifs, maintiennent les soignants dans un état d’usure chronique.
  • Qu’ils le veuillent ou non, touchés par le vieillissement progressif ou agressif des personnes dont ils prennent soin, atteints qu’ils le veuillent ou non par l’inconnu de la mort, ils arrivent à perdre tout recul, voire à ne plus se poser de question du tout. Ce n’est même plus une souffrance d’ordre psychologique, c’est devenu une souffrance existentielle.
  • Et alors… Ils craquent. Pour se défendre autant que possible contre le sentiment d’inutilité, d’échec, de perte, certains sont tentés de considéré la vieillesse et la mort comme des évènements sans espoir, banals finalement, sans importance reconnue, ne nécessitant ni réaction ni commentaire particuliers, ni gestes ni paroles, rien en somme qui raviveraient ou risquerait de raviver la gravité des situations auxquelles, en tant que soignants, ils sont quotidiennement confrontés. Puis, après avoir ainsi désinvesti les patients, ils sont conduit à se désinvestir eux-mêmes en tant que « bon » soignants ; à désinvestir l’institution en tant que source de satisfactions professionnelles et à développer un sentiment de culpabilité et d’échec chronique. Refouler ses émotions devient impératif, on en nie l’existence ou l’importance : « Allez, la vie continue, au travail ! » Tout questionnement est abandonné sur soi, sur la vieillesse, sur la mort. La dimension relationnelle des soins ou de l’accompagnement est abandonnée au profit de la routine et de la seule efficacité.
  • Le sentiment d’échec et de ras-le-bol prend les soignants à contre-pied de leur désir réel de prendre soin de leurs patients âgés et en fin de vie. Non seulement le travail n’est plus une source d’enrichissement narcissique, mais il devient le lieu d’un appauvrissement de soi. Dans le même temps sont remise en jeu toutes les raisons conscientes et inconscientes qui ont motivé les soignants à s’engager dans un tel métier.
  • Prendre soin des personnes âgées, en fin de vie à plus ou moins brève échéance, pose une question immense : à l’approche de la mort, peut-on faire plus et mieux que prendre soin et accompagner ? Procurer aux personnes âgées une vie de qualité et une « bonne mort » est une idée (bien plus qu’une idée) généreuse, constitutive de l’engagement de soignant. Il reste que vieillir et mourir sont des épreuves irréductibles, génératrices de pertes, de deuils, de peurs, de tristesse. Poser la vieillesse et la mort comme un problème pour lequel on rechercherait une solution c’est se condamner à rechercher en vain une solution.
  • L’attente consciente et inconsciente d’une vieillesse qui vous laisserait intact, d’une mort qui serait « la bonne mort », cette illusion, ne serait-elle pas ce qui engendre les sentiments d’impuissance, d’inutilité, d’échec, lesquels conduisent à l’activisme et à l’usure des soignants ?

En matière de réponse :

Considérer la souffrance des soignants comme un signe riche de sens, c’est modifier tout notre jugement à son sujet.

Il ne peut plus être question de la critiquer, de vouloir l’ignorer, de chercher à l’occulter, mais bien de la prendre en compte, d’en saisir le sens qui nous parle de la vie et de la mort, de travailler à la partager, à la rendre supportable et sociale, tout en sachant qu’il arrive qu’elle perdure et nous submerge.

  • La formation du soignant, il faut entendre ici sa formation psychologique, lui révèle sa capacité à se remettre en question face à la vie, la sienne ; au vieillissement, le sien ; à la mort, la sienne. Cette formation joue un rôle important dans sa prédisposition au ras-le-bol ou à la déprime. La qualité de cette formation est un gage d’épanouissement humain et professionnel au travers du « choc de la réalité ». De plus, l’assisse que donne la formation permet le discernement voulu face aux problèmes d’ordre institutionnel ou hiérarchique. Avec la formation apparaît cette vérité incontournable : la relation que j’ai avec l’autre passe par la relation que j’ai avec moi-même.
  • Enfin, vieillir et mourir demeurent un destin humain quoique je fasse. C’est de cette certitude que naît le désir de « prendre soin » de cet autre, de ces autres qui me précèdent dans la vieillesse et la mort. Prendre soin, non pas comme s’il s’agissait d’apporter une solution à un problème, ou de l’éviter, mais prendre soin à la manière d’un passeur qui préserve l’identité et la dignité de celui qui passe, le vieillard, le mourant, tout en préservant par le fait même sa propre identité et dignité de soignant. Au près de la personne âgée et en fin de vie, prendre soin c’est acquiescer à l’impossibilité de se croire encore intouchable et immortel. Paradoxalement, cette prise de conscience nous rend plus forts, plus humains, plus vrais avec nous-mêmes et avec les autres.
  • Ceci dit, il est indéniablement acquis que l’on peut prévenir le burn-out, la déprime et les « guérir » quand ils surviennent. On en sort alors grandi comme d’ailleurs de la plupart des crises qui jalonnent la vie. C’est le sens même de l’épreuve. On en sort avec le sentiment de s’être réconcilié avec soi-même, par conséquent avec les autres. En ce qui concerne les soignants particulièrement, il s’agit pour eux d’apprendre ‘cela s’apprend) à « pardonner » à la vieillesse, pardonner à la mort, se pardonner à eux-mêmes de craquer !

En manière de conclusion :

Mais qui n’a pas à pardonner à lui-même, à l’autre, aux autres, à la vie, à la maladie, à la vieillesse, à la mort ? Tout ce qui vient d’être dit, n’est-il pas dit pour chacun de nous ?

Il n’y a qu’un contre poison au vieillissement : continuer à vouloir demander quelque chose à la vie, jusqu’au bout. Comme il n’est qu’un contre poison à la fatigue des soignants, des bénévoles et des familles : continuer à vouloir demander quelque chose à la vie !

C’est le prix à payer pour garder aux vieux leur dignité, au-delà de l’image qu’ils donnent d’eux-mêmes, et ne l’oublions pas, malgré eux-mêmes.

C’est le prix à payer pour garder aux soignants leur motivation fondamentale.

C’est le prix à payer pour que dans les familles, l’amour sauve de l’épuisement.

Les problèmes que pose la vieillesse sont autant du côté de ceux qui l’accompagnent, cette vieillesse, qui en prennent soin, que du côté du grand âge.

Envisager la vieillesse sous le seul angle d’une accumulation de pertes, c’est renvoyer chacun, vieux et pas vieux, au seul état d’objet, au seul état de dépendance, au seul état de victime. Si nous ne réagissons pas dès maintenant, si nous continuons à lire la vieillesse comme étant le temps de la ruine, nous risquons fort, quel que soit aujourd’hui notre âge, de nous ruiner, tôt ou tard…

L’accompagnement, c’est à dire le « prendre soin » que nous allons donner aux personnes âgées sera pour chacun de nous, pour nos vieux jours, un modèle d’identification. Souhaitons-nous être seulement des objets, fussent-ils bien soignés, ou voudrons-nous rester propriétaires de la fin de notre voyage ?

Quand lui est donnée droit de vie et droit à la parole, la vieillesse témoigne de l’importance de son expérience, de son intégrité intérieure, de sa filiation spirituelle. Cet « autrefois » immense des personnes âgées, nul n’a le droit de le réduire à une enveloppe dérisoire.

Quand leur est donné droit de vie et droit à la parole, les soignants eux aussi témoignent de l’importance de leur expérience, de leur intégrité intérieure, de leur filiation spirituelle. Ce « présent » immense des soignants, nul n’a le droit de le réduire à leur seule fatigue et à leurs seules limites humaines. Pour eux, autant que pour les autres et peut-être plus encore pour eux, il s’agit de voir tout ce qu’il y a d’extraordinaire dans l’ordinaire de leur présence et des soins qu’ils répandent.


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