Auteur :
Le Cefem
Thème :
Seniors
Date de publication :
jeudi 15 janvier 2009
Mots clés :
personne âgée, accompagnement, lecture, vieillissement
« Le vieux est là, avec sa vieillesse de plus en plus indicible. Alors laissons-la remplir son rôle : celui de ramener la différence, de casser le répétitif, le fonctionnel et de recréer l’harmonie des âges dans un espace commun. »
Georges Mounin, octogénaire.
In revue « Autrement » octobre 1991 n° 124
Tout est dit : l’indicible, la différence, le répétitif, le fonctionnel et l’urgence de recréer l’harmonie, pas n’importe où, dans un espace commun.
Il faut avoir 80 ans pour pouvoir dire, en quelques mots, mais quels mots, le tout de la vieillesse !
L’indicible :
Il faut être beau, avoir un beau corps, être séduisant, se rendre utile, être performant, ne peser sur personne et si l’on prend de l’âge – puisque à l’âge nul ne peut échapper – il faut, c’est impératif si l’on veut garder l’estime ou ne pas déplaire, il faut vieillir en restant jeune ! Il suffit de voir les pubs à la T.V. où les personnes âgées sont montrées alertes, sans rides, comme si les années n’avaient pas de prise sur elles.
La vieillesse n’est pas montrables et dès lors elle devient effectivement indicible. Et pourtant, le vieux est là, plus que jamais en raison des effets conjugués des progrès de la médecine et de l’allongement de l’espérance de vie.
Tout progrès (dans quel que domaine que ce soit) entraîne des changements et tout changement entraîne à son tour des problèmes éthiques, des problèmes de société, donc politiques aussi.
Sont-ce les vieux qui posent problème à la société, ou est-ce la société telle qu’elle se présente aujourd’hui qui fait problème aux vieux ?
On parle beaucoup des personnes âgées. Et pourtant, des personnes âgées l’on s’en occupe mal, dans la mesure où le terme « personnes âgées » devient une sorte de label, où il définit une catégorie d’individus. Ce n’est pas de la personne âgée dont on s’occupe, c’est de « l’objet personne âgée ». Un objet insolite, encombrant plus ou moins, qui ne devrait pas prendre trop de place ou trop de temps et qu’il va falloir rendre conforme.
On parle beaucoup des personnes âgées dépendantes, de celle qui ont perdu leur autonomie, qu’il faut ou qu’il va falloir aider, aux défaillances desquelles il faut ou faudra tôt ou tard suppléer. Et cette vieillesse là est inéluctablement présentée sous la couleur de la dépendance la plus noire et la plus totale. L’incapacité à accomplir un geste (l’habillement, la toilette, tel ou tel déplacement, etc …) ne signifie aucunement que cette personne âgée – ce vieux – n’a plus la faculté de gérer sa vie, son affectivité, sa transcendance d’être humain. Proches et professionnels s’épuisent à vouloir combler le gouffre (parfois ce qu’ils ressentent comme un gouffre) des déficits qu’ils repèrent et qu’ils généralisent aussitôt.
Alors qu’ils seraient (les proches et les professionnels) beaucoup plus secourables – et beaucoup moins épuisés – s’ils considéraient l’autonomie du vieillard, non en terme d’absence de dépendances, mais comme la gestion de ces dépendances. Il s’agit là d’un autre état d’esprit, d’une autre manière de prendre soin du vieillard, mais aussi de soi-même.
Ces brèves réflexions sont d’une importance capitale pour envisager l’aide à apporter au grand âge quand il lui devient de plus en plus difficile de subvenir seul à ses besoins, parfois les plus élémentaires. Car si l’on a compris que s’occuper d’une personne âgée c’est rencontrer la personne avant de rencontrer son âge (même chose pour la personne malade), on sera attentif à lui fournir les substituts dont elle a besoin, mais sans pour autant attenter à sa liberté fondamentale d’être humain.
Ramener la différence :
Devenir vieux n’est pas une sinécure et la difficulté sinon la souffrance – la souffrance du vieux, mais par voie de conséquence celle aussi des proches et des professionnels – c’est, comme dit MOUNIN, « le coup de gong sur lequel on ne peut se méprendre, après la fatigabilité déjà significative des soixante-dix ans, n’a retenti que vers la soixante-quinzième année. Que transmettre aux autres de cette expérience ? Sans doute qu’il faut se préparer, mais qu’il faut se préparer surtout à être surpris quand même ! ».
Cela, c’est ramener la différence à fleur de peau, à fleur de vie, à fleur d’être, à fleur d’une société qui n’aime pas les différences, parce que les différences l’obligent à se questionner, à revoir ses lois, à réviser et adapter ses moyens, à accomplir ses promesses.
Casser le répétitif :
Pour certains, le poison le plus dangereux de leur vieillesse, c’est la solitude. Pour d’autres l’inaction, pour d’autres encore le sentiment d’inutilité, ou encore de grande fatigue, l’inertie, la sénilité.
Pour chacun, il y a un contre - poison spécifique qui va permettre au vieillard, mais aussi aux proches et aux professionnels, de sortir du répétitif, de ces situations où c’est toujours la même chose qui se passe… Cela ne changera probablement pas les chutes du vieillard, ses plaintes répétées, ses absences dans l’ordre de l’esprit ou du temps, mais cela changera grandement le regard de l’entourage sur le vieillard, cela changera le comportement des uns et des autres qui ne se laisseront plus contaminés par l’usure du répétitif.
Il n’y a en effet qu’un contre – poison au répétitif, qui agit de manière individuelle, mais qui agit toujours : continuer à vouloir demander quelque chose à la vie…
Proches et professionnels qui ne demanderaient plus rien à la vie, à la vie du vieillard, mais aussi à la leur, auprès de ce vieillard, sont eux-mêmes installés dans le répétitif. C’est que derrière le fait de tomber, de se plaindre, de perdre l’esprit, de s’égarer, il reste quelqu’un de pareil à nous - même…
Le fonctionnel tue, quand il prend toute la place. Celui qui s’est vu vieux, il s’est vu fini, sans fonction dans la société, donc non utile. Beaucoup de personnes âgées ne s’aiment pas, ne s’aiment plus. Certaines, trop peu sûres d’être présentables, d’être encore « aimables » évitent de sortir. Elles craignent le regard des autres, elles ont peur de leur différence, peut-être d’autant plus pénible à supporter qu’autrefois, au temps ou elles répondaient aux normes, elles occupaient les premiers rangs de la société.
Dès lors, c’est une manière de reniement de soi par soi-même qui commence, et avec lui c’est la démence qui s’installe à bas bruit. Le vieillard sénile a cessé de se prendre pour quelqu’un, souvent et de manière très subtile parce que son entourage ne le prenait déjà plus pour quelqu’un, l’abordait comme un objet hors normes, quand il était bien soigné. Or, soigner et prendre soin relèvent d’attitudes très différentes sinon opposées.
Soigner rejoint une fonction
Prendre soin correspond à un comportement
Se pose ici la question à mon sens primordiale de la formation des soignants et même des familles.
Dans cette situation difficile pour ne pas dire détestable et pour le vieillard et pour l’entourage familial et professionnel, celui qui n’est plus pris pour quelqu’un va s’efforcer de ne plus se voir, se sentir et se penser en tant qu’une personne à part entière, ceci afin d’échapper à ce qu’il est devenu ou à ce qu’on lui montre qu’il est devenu !
Consciemment ou inconsciemment, ce vieillard-là fuit devant lui-même et les autres. Peut-être la question se pose-t-elle de savoir à qui le vieillard sénile est en premier lieu insupportable, à lui-même ou aux autres ? De l’être à lui-même ne serait-il pas la conséquence, en partie du moins, de se sentir l’être pour les autres ?
Cette fuite en avant ou en arrière, c’est selon, aboutit à un vide, quand chaque réflexion ou chaque lueur de lucidité, si courte soit-elle, devient source de souffrance morale ou affective. A terme, le vieillard perd la raison et ce n’est pas sans raison…
Sous une apparence de symptômes stéréotypés, répétitifs dirons-nous, la démence est à chaque fois traversée par une histoire personnelle qui explique une certaine pathologie liée au désespoir et au rejet. L’enjeu dans ces conditions n’est pas de houspiller le vieillard pour qu’il redevienne raisonnable (autrement dit, semblable à ce qu’il était avant), même si cela s’avérerait effectivement plus facile et plus agréable pour tout le monde, pour lui sans doute. L’enjeu pour lui, premier concerné, et pour ceux qui prennent soin de lui, c’est de ne pas se tromper de cible, car nous nous trompons de cible quand nous cherchons à combattre la vieillesse et ses multiples symptômes.
C’est notre propre peur de la vieillesse que nous combattons.
Or, prendre soin de la fatigue extrême ou de la mort de l’esprit de certains vieillards, n’est possible qu’en acceptant d’avoir notre propre vieillesse présente à l’esprit. C’est le prix à payer pour garder aux vieux leur dignité, au-delà de l’image qu’ils donnent d’eux-mêmes et malgré eux-mêmes, ne l’oublions pas.
Prendre soin c’est, comme dit MOUNIN, et comme il le demande, casser le fonctionnel au profit de l’humanisation.
Recréer l’harmonie des âges :
Entre l’individu et la société, il y a la famille. Berceau de la naissance et de la mort, la famille invente, avec quelques constantes et quelques originalités propres à son histoire, des aides aux plus âgés, non sans des doutes, des peurs, des culpabilités et des questions. Certes, les familles ne demandent pas à la société de se substituer à elles, elles demandent, quand cela devient nécessaire et impératif, un soutien logistique et un accompagnement, pour elle aussi. Il y a des familles qui, faute d’être écoutées et entendues, deviennent face à leur vieillard, des familles épuisées, voire malades. D’autant plus que la moyenne d’âge des proches du vieillard est également élevée. On a vécu et on vieillit ensemble : tendresse, amour, juste retour des choses, règlement de comptes, devoirs, dettes morales ou autres, contraintes, conflits, pardons constituent un terreau commun.
Mais recréer l’harmonie des âges, ce n’est pas seulement harmoniser autant que possible les relations familiales adultes, c’est aussi jeter des ponts entre l’enfance et la vieillesse. Le plus des années et le moins de l’usure se conjuguent. Le début et la fin de la vie se rencontrent, se parlent, se cherchent, se désirent, si famille et professionnels acceptent – non seulement acceptent mais souhaitent – de se faire les complices de cette rencontre inter-générations.
En conclusion :
Les problèmes que pose la vieillesse sont autant du côté de la société que du côté du grand âge.
Envisager la vieillesse sous le seul angle d’une accumulation de pertes, c’est renvoyer chacun, vieux et non - vieux, au seul état d’objet, au seul état de dépendance, au seul état de victime.
Si nous ne réagissons pas aujourd’hui, si nous continuons à lire la vieillesse comme étant le temps de la ruine, nous risquons fort, quel que soit aujourd’hui notre âge, de nous ruiner… tôt ou tard.
L’accompagnement, c’est à dire, le « prendre soin » que nous allons donner aux personnes âgées, sera pour chacun de nous, pour nos vieux jours, un modèle d’identification.
Souhaitons-nous être seulement des objets, fussent-ils bien soignés, ou voudrons-nous rester propriétaires de la fin de notre voyage ?
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