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L’idée de la mort au cours du vieillissement.

L’idée de la mort au cours du vieillissement.

Article bulletin

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Auteur :
Claire Kebers

Thème :
Seniors

Date de publication :
jeudi 15 janvier 2009


Mots clés :
soignant, soin palliatif, accompagnement, mort, personne âgée, communication, vieillissement


Réflexions, d’abord :

  • La mort ne serait-elle qu’une idée ?

Tant que nous en restons à l’idée, nous ne parlons pas de la mort, nous parlons de la mort tabou, nous nous situons, en quelque sorte, dans le déni de la mort. Nous l’emportons sur l’idée de la mort. Si nous passons à la réalité, c’est elle qui l’emporte sur nous.

  • Lorsque nous parlons de la réalité de la mort, nous parlons très exactement de l’approche de la mort. La réalité de la mort, de l’acte de mourir échappe à notre connaissance, à notre vocabulaire. Nous en parlons par intuition et dans le labyrinthe de notre subjectivité. Même les témoignages (parfaitement crédibles) sur « la vie après la mort » restent dans le domaine du mystère.
  • L’idée de la vieillesse, ce n’est pas la vieillesse ; ce peut même être sa caricature. Il suffit de voir l’idée de la vieillesse que nous donne la pub !

Je vais donc vous parler de la réalité de la vieillesse, une réalité qui fait du vieillard non pas un mourant, mais un vivant qui aborde la fin de sa vie, parce qu’il y a, ici, d’emblée, une erreur, un faux amalgame à dénoncer : ce n’est pas vieillir et mourir qu’il faut assembler, c’est vivre et mourir.

A entendre comment il est parlé des personnes âgées, à observer les comportements de la société autour d’elles, l’on en viendrait à croire que la mortalité est l’apanage des vieux… La mortalité, je ne dirai pas qu’elle est l’apanage de la vie, mais bien qu’elle est de la vie un aiguillon…. A savoir lequel ?

Le vieillard est un vivant qui a appris et qui sait…

Qui a appris quoi ?

Qui sait quoi ?

Le vieillissement :

Qui a appris, très progressivement, insensiblement d’abord, presque à son insu et de manière de plus en plus ressentie par la suite , corps et âme, que rien de ce qui lui est donné n’est éternel, n’est donné et reçu définitivement. Ayant appris, au gré de ses expériences de vie, de deuils, de séparations, d’échecs, de luttes, d’oublis, de maladies, mais aussi appris au gré des bonheurs de sa vie, des bonheurs petits et grands et parfois grands jusqu’à l’indicible, ayant appris la mortalité des gens et des choses, il sait que son vieillissement est l’œuvre du temps – le temps c’est la vie – un temps qui édifie autant qu’il détruit dans un mouvement de forces tantôt « antagonistes », tantôt « complices » !

Il sait et il ressent que devenir vieux ce n’est pas une sinécure ; que c’est déplaire, à soi-même et aux autres ; que c’est risquer l’exclusion, le rejet !! Il arrive que celui qui se voit vieux, se voit fini bien avant la fin de sa vie parce qu’il ne se voit plus désiré, demandé, attendu, écouté, et surtout parce qu’il entend, voit, perçoit l’amalgame qui se fait entre « vieillesse » et « mort ».

Que ressent-il quand son entourage familier ou soignant lui reproche son vieillissement ?

Que ressent-il quand son entourage ne comprend pas le combat entre ses forces de vie déclinantes et ses désirs de vie toujours présents, parfois même croissants ?

Et quand bien même, les désirs déclineraient, restent les besoins vitaux qui ne sont pas que corporels.

Plus dans l’identique :

Le vieillard, un vivant jusqu’au bout de sa vie, a appris dans une progression qui se fait de plus en plus insistante, que ses besoins, ses désirs, ses attentes et ses valeurs ne se situent plus dans « l’identique ».

Dès lors, il sait que son âge, en tant que limite au temps de vivre, mais non limite au vivant, ne peut qu’acculer la société, c’est à dire nous, vous et moi, épris de modernité et de rentabilité, à se recentrer (se remettre en question) sur ce point crucial où l’approche de la mort donne son prix au temps de vivre.

Lui qui a appris et qui sait le prix de la vie, que ressent-il lorsque son entourage familier ou soignant le condamne à la mort relationnelle, en fait un mort-vivant, autrement dit, le condamne à la mort avant l’heure, sous prétexte par exemple qu’il est trop vieux pour comprendre, trop sénile pour se rendre compte, trop déphasé pour que l’on perde son temps !

Il n’est plus productif !

C’est vrai qu’il n’est plus productif au sens que la société donne à ce mot. Ses productivités sont ailleurs, elles explorent le sens de la vie et de la mort, le sens de l’instant.

Qui comprend la productivité du vieux ? Qui écoute son langage ? Qui veut bien apprendre du vieux cette langue qui évoque le temps de donner son prix à la vie ?

Le devenir :

Le vieillard a appris que prendre de l’âge c’est un devenir et que, comme tous les devenirs de nos vies, il réserve des surprises, bonnes ou mauvaises, d’ordre physique, mental, affectif, psychologique, spirituel.

C’est pourquoi il sait que vivre et mourir se conjuguent au présent du grand âge, comme d’ailleurs de chaque âge.

Dès lors, que ressent-il quand toute une société, dont nous sommes, veut combattre la vieillesse comme si elle était une tare dont il faut se protéger ? Que ressent-il, le vieillard quand nous projetons notre peur de vieillir sur l’inéluctable de son vieillissement ?

Le corps :

La personne âgée a appris que son corps n’est pas vécu dans son ressenti comme il est vu de l’extérieur ! Les critères d’évaluation de la détérioration du corps et des dépendances qu’entraîne le vieillissement de ce corps sont souvent des miroirs déformants.

Ces critères expriment le corps déformé, les pertes du corps, rarement le corps vivant.

Exemple : la vieille dame aveugle et dure d’oreille, hospitalisée dans un service de long séjour, elle passe ses journées très seule (enfants à l’étranger) soit couchée, soit assise à sa table, devant un mur blanc et lisse, un mur « éteint ».

Mais elle parle, elle éprouve toute sorte de sentiments, elle a faim et soif, elle a des besoins vitaux et des désirs humains : elle sait pleurer, rire, aimer…

L’infirmier imprime sur son bras une pression pour qu’elle se sache avoir été entendue…

Lorsqu’il la quittera, après qu’elle lui ait demandé quand il reviendrait, il a le geste instinctif d’éteindre la lumière, comme si personne ne demeurait dans la pièce. Plongée dans une obscurité dont nous pouvons croire que cette vieille dame n’a pas conscience, la voici secouée de sanglots…

Elle a appris, la personne âgée, non sans peine, à perdre son corps apparent, à le remettre aux soins d’autres mains, en espérant que lui restera la propriété de son corps vivant, de son être vivant. Et elle sait, pour le ressentir dans son corps vivant, que la déformation, les pertes d’autonomie et jusqu’à la détérioration de soi, ce n’est pas une honte mais que cela peut le devenir sous le regard des autres (sous notre regard). Elle sait que c’est une évolution normale, qui n’empêche pas, ne devrait empêcher ni les caresses, les échanges de paroles vraies et tendres, ni de laisser la lumière allumée.

Que ressent-elle, la personne âgée, quand elle perçoit qu’il faut à autrui du courage et de la générosité pour soigner son corps vieux ? Accepter le pipi, le caca, soigner les raideurs, les escarres ; comprendre les gémissements, parfois l’agressivité… et que cela se répète tous les jours pour elle et pour ceux qui prennent soin d’elle ?

« La violence de ces soins ne vient pas du corps vieux, mais de la répétition de ces soins. »

Communiquer :

Au grand âge, le vieux (pour l’appeler respectueusement et tendrement comme ça) découvre ce qui, déjà s’installait insidieusement depuis un petit temps, le lien voire l’adhérence entre son corps et son milieu de vie, entre son territoire et lui-même. Un territoire géographique, physique et psychologique qui va en s’amenuisant au fil du temps. Entre le temps des vacances passées à l’étranger et le temps des vacances passées chez soi – car c’est seulement chez lui que le vieux se sent encore bien, protégé, « reçu », il y a tout le cortège des pertes successives… mais aussi le cortège des rejets successifs d’une société : « vieillards encombrants, non admis ! »

Il y a un lien de causes à effets non négligeable entre les pertes de l’âge et les rejets de la société. Chaque rejet, d’où qu’il vienne, conforte le vieillard dans le rejet de lui-même.

Il a appris la limite entre son espace réel et son espace virtuel fait de tous ses souvenirs, eux sans frontières. Dans cet espace de plus en plus restreint au niveau de son corps et de la dépendance, mais de plus en plus ouvert à son « histoire de vie », le vieux sait la différence entre causer et communiquer !

A qui lui cause, arrive un moment où il ne répond plus.

A qui communique avec lui, il répond, si ténue soit sa réponse.

Que ressent-il lorsqu’il ne trouve plus personne pour communiquer ?

Et pour communiquer qu’il ne sait plus communiquer ?

Parler avec des vieillards, parler aux vieillards, écouter ce qu’ils ne livrent que parcimonieusement ou de manière insolite, ou incompréhensible, c’est recevoir le vivant d’eux-mêmes et le leur restituer, un vivant qui n’a pas d’âge.

Quand tout s’immobilise et se démobilise, il reste les mots et les gestes, ultimes communications de la vie. Il est frappant lorsque l’on « écoute » l’histoire ou les histoires que racontent les vieux, parfois le monologue répétitif d’un vieux égaré, combien ce qui est dit s’apparente à une litanie qui vient du fond de leur humanité.

Un des signes que la parole (un geste, un regard, un silence) – que ce soit la parole du vieux ou celle de son entourage soignant ou familier – est au cœur d’une recherche de sens (le sens donné à sa propre vieillesse et le sens donné aux soins et à l’accompagnement), c’est sa résonance existentielle. Cette résonance-là survit au grand âge, quelles qu’en soient les infirmités ou les maladies (sénilité – Alzheimer)

La résonance existentielle ou la recherche de sens, c’est la même chose : ce n’est pas là une locution abstraite. Il est une réalité (nous sommes très loin de l’idée) qu’il faut accepter, d’ailleurs acceptée ou non, elle nous rattrape : c’est que nous ne l’emportons pas sur la vieillesse et sur la mort, ce sont elles qui nous emportent.

En faisant de la vieillesse un temps étrange, un temps hors du temps, un temps sans le temps, du moins au sens où l’utile et l’efficace ne sont plus au rendez-vous, la société a un alibi pour écarter ses vieillards, pour les « parquer » en des endroits neutres et neutralisés.

En faisant du médical et du biologique l’unique objet de la recherche sur le vieillissement, la société a un alibi pour ne pas s’intéresser au vivant du vieillard !

Dans cette perspective, le vieillard malade, impotent, voire sénile ou Alzheimer n’est pas un être souffrant, c’est un objet déshumanisé, décérébré, dont les comportements sont absurdes. Ce n’est plus un semblable, c’est devenu une chose de laboratoire.

Dans ces conditions, comment le vieillard dont l’état de santé exige des soins ou dont l’état mental exige une approche particulièrement attentive et « sensitive » peut-il se considérer comme une personne digne de respect et d’amour ? A terme, le vieillard perd le sens de lui-même, mais ce n’est pas sans raison ! Et la raison de cette perte de sens ne lui est pas imputable…

La difficulté est grande (il ne faut pas se la cacher), de communiquer avec le vieillard sénile ou dément ou Alzheimer, difficile même pour ceux que l’affection et la tendresse, le souci de son bien-être retiennent auprès de lui ! Ils sont parfois obligés de lutter contre leurs peurs, peut-être leurs répulsions, tout en se culpabilisant de trouver repoussant celui qu’ils aimaient, qu’ils aiment toujours mais ne reconnaissent plus.

La résonance existentielle, la recherche de sens, c’est ce qui demeure inaltérable au delà de la détérioration de soi : c’est le respect de la vie.

Et le respect de la vie du vieillard, quel que soit son état physique et/ou mental, c’est continuer à vouloir demander quelque chose à la vie ! C’est le seul contre poison qu’ont le familles du vieillard et les soignants pour supporter le répétitif.

La réalité de la vie au cours du vieillissement :

Elle est, cette réalité, présente pour la personne âgée, mais aussi pour ceux qui lui sont proches et pour ceux qui la soignent, bref, pour chacun de ceux qui prennent soin d’elle, corps et âme. C’est une réalité qui ne se paie pas de mots, qui ne supporte (il faudrait dire : qui ne supporte plus) le mensonge ou ce qui ressemble au mensonge. Une réalité qui n’est pas, qui n’est plus extérieure à soi, elle est intérieure, elle habite l’être tout entier et se confond avec lui, la réalité de la vie dans laquelle vient s’insérer la mort.

Au grand âge, ce qui se donne à voir, aux proches familiers, aux soignants, c’est une réalité empreinte de nouvelles significations, d’une nouvelle quête de sens. Une réalité où vie et mort s’interpénètrent, ce qui suppose, entre le vieux et ceux qui l’entourent, ceux qui prennent soin de lui, des relations, elles aussi empreintes de nouvelles significations, d’une nouvelle quête de sens ! En matière telle, et là, nous touchons à l’existentiel, que la relation à la personne âgée offre à chacun de nous la possibilité de reconnaître nos ressemblances humaines avec le grand âge, là où l’intelligence, la logique, la jeunesse ne voudraient voir que des oppositions. Nous touchons là à l’essence même de l’accompagnement du grand âge, à la qualité de cet accompagnement, au partage qu’il suppose. Il n’est pas possible, sauf à se déshumaniser, de parler de l’idée de la mort au cours du vieillissement, sans parler de la réalité de la mort dans l’accompagnement du grand âge. De la confrontation de l’idée avec la réalité, peut naître le pire ou le meilleur.

Le pire étant pour ceux qui accompagnent et soignent de se croire protégés quand ils nient leurs peurs, leurs fragilités, les rappels à leur condition humaine.

Le meilleur, quand la force d’une complicité avec la vie et la mort donne aux soins qu’ils prodiguent et aux paroles qu’ils prononcent un sens, lui inaltérable parce que non contaminé par le visible !

En conclusion :

Deux points que je ne fais qu’évoquer mais qui sont sous-jacents aux propos que je viens de tenir :

  • Les problèmes que pose la vieillesse sont autant du côté de la société que du grand âge. Envisager la vieillesse sous le seul angle d’une accumulation de pertes, c’est renvoyer chacun, la personne âgée comme ceux et celles qui en prennent soin, à un non sens de la fin de vie (ce qui explique certains suicides de vieux, certaines euthanasies ainsi que certains ras le bol des soignants et épuisements des proches). Si nous ne réagissons pas aujourd’hui, si nous lisons la vieillesse comme étant seulement le temps de la ruine, nous risquons nous aussi, quel que soit notre âge aujourd’hui, de nous « ruiner » tôt ou tard. L’accompagnement, c’est à dire le « prendre soin » que nous allons donner aux personnes âgées, sera pour nous, pour nos vieux jours, un modèle d’identification.
  • Comment allons-nous faire, comment allons-nous être avec les personnes âgées (avec nos vieux) pour que le temps du grand âge et le temps de la fin de vie ne réduisent pas à des ruines, le temps de vivre jusqu’au bout ?

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