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Affiner notre regard sur la personne agée

Affiner notre regard sur la personne agée

Article bulletin

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Auteur :
Claudine Pauwels

Thème :
Seniors

Date de publication :
Jeudi 15 Janvier 2009


Mots clés :
écoute, mort, personne agée, soignant, vieillissement

Arthur a besoin de parler à quelqu’un. Au moment où j ’arrive, sa femme fait mine de s ’en aller. “Non, non! Reste”, lui dit-il. Après le “comment allez-vous ?” d’usage, je poursuis : “cette intervention est très lourde, Monsieur, vous devez être bien fatigué !” Aussitôt, il réagit avec force: “c’est la seule chose sensée que j’aie entendue depuis longtemps !” Je dois avouer que j’étais un peu interloquée ! “Personne ici ne veut comprendre combien je suis fatigué ! Les infirmières me bousculent, le kiné s ’obstine à me faire marcher deux fois par jour et, en plus de cela, pas moyen de dormir, on vient tout le temps me déranger … Vous ne voulez pas faire comprendre cela à ma femme ?…” En effet, Madame voudrait tellement qu’il fasse davantage d’efforts …

Arthur a 79 ans et il s’interroge sur son avenir. “Qu’est-ce que je peux encore faire ? Je ne sers plus à rien, Je ne suis même plus capable d’aider ma femme. Mes enfants, oui, ils sont gentils mais je ne leur suis plus d’aucune utilité. Je voudrais mourir …” Combien de fois n’ai-je pas entendu cette plainte auprès de personnes en rupture de santé ? Car Arthur n’est pas le seul à vivre ce passage douloureux qui consiste à perdre les appuis qui constituaient sa force ! Avec lui ce sont des centaines de milliers de personnes vieillissantes qui ont à faire un travail que peu soupçonnent. Et ce travail consiste à reconsidérer ce qui fait le sens et la valeur de la vie, de la vie telle qu’elle se présente à eux.

L’un d’eux, bloqué au lit, à court de souffle, explorait ce à quoi pouvait encore bien servir sa vie …Après un échange, il devait bien reconnaître qu’il était devenu le sage de la famille chez qui venaient enfants et petits enfants car de présence et d’écoute il n’était absolument pas dépourvu.

J’ai eu récemment l’occasion de lire un petit livre écrit par Vital Barplere, Africain, ce livre s’intitule “Vieillir en Occident ”1 . Il commence son récit en décrivant la vie toute simple du Kivu, la fête de la rencontre, les bavardages avec le grand père autour du feu, les bénédictions de la grand-mère avant son départ et aussitôt nous comprenons quelle est la place réservée aux Anciens …

Vient ensuite la description de son expérience d’aide-soignant dans une maison de repos à Bruxelles. Et nous sommes frappés par le contraste. Un ethnologue, Pierre Porro, préfaçant son livre, parle de l’Occident en terme de “civilisation de l ’objet où vieillir est un état de non rentabilité. Cela coûte cher. Ici on parle d’argent ”en opposition aux “ civilisations de la relation, où vieillir est un état de respectabilité. (…) Chaque vieillard est une bibliothèque de connaissance”.

Dans notre société, s’il est vrai que la valeur de quelqu’un se mesure au fait de “servir à quelque chose ”alors être vieux commence très tôt puisque la situation économique tend à écarter du marché de l’emploi tant d’hommes et de femmes encore en âge de travailler et se poursuit de plus en plus longtemps.“ Jamais la terre n ’a autant porté de vieux. Dans vingt ans les plus de soixante-cinq ans représenteront vingt pour cent de la population du monde développé. Dans cinquante ans ils seront – nous serons – un milliard et demi..”. Cela nous demande-t-il pas de porter un regard autre sur la planète “Vieillesse?" N’est-il pas grand temps de considérer cet avenir d ’une toute autre façon ? Alors quand apparaît le temps où l’activité vient à baisser, qu’on se fait de plus en plus vieux, que la santé se fait de plus en plus déficiente, comment encore oser se regarder en face ?

La déconstruction de la personne est profonde. Les personnes âgées se mirent dans le regard de ceux qui viennent auprès d’eux :enfants, petits enfants, voisins, soignants. Leur univers est tellement rétréci qu’ils n’ont insidieusement plus le choix de leurs relations. Ils attendent des visites, des nouvelles et finissent par ne plus rien attendre du tout. Ces dernières années combien de fois n’ai-je entendu: “Moi, Madame, je suis seule au monde …” Derrière les expressions telles que: “Je suis un déchet ”, “Je ne vaux plus rien ”, “Je ne sers plus à rien” se cache le “qui suis-je encore pour vous ?”. Un regard autre porté sur la personne qui prononce ces paroles permet de découvrir en elle, avant tout, un être de relation.

Bien des soignants portent sur certaines personnes âgées un regard tel qu’elles se sentent exister. On nous a appris à ne dépendre de personne, cette croyance est tellement ancrée que nous en oublions tout ce qui a fait ce que nous sommes aujourd’hui. Que serions-nous aujourd’hui sans notre famille, les collègues, les voisins, toutes ces personnes qui nous re- connaissent ? Que serions-nous sans l’épicier du coin de la rue, le boulanger, le teinturier … ?? Sans les écrivains que nous aimons, les peintres, les musiciens …? Que deviendrions-nous si nous décidions un beau jour de nous passer de tous ceux-ci sous prétexte de ne vouloir dépendre de personne ?

Nous croyons bien souvent à tort que “dépendre” s ’oppose à “être autonome ”. “L’autonomie, disent A.Gommers et G.Dargent, ne peut se développer que par accroissement de dépendances. (…) L’autonomie d’un être humain se nourrit non pas seulement de dépendances à l’égard du monde biologique, mais aussi de dépendances sociales et culturelles”. Le regard que nous portons sur le grand âge, ne nous fait-il pas réfléchir à notre manière de concevoir la relation aujourd’hui ?

Il me revient soudain en mémoire cette merveilleuse rencontre entre une Madame Agathe, ancienne infirmière, et une infirmière du service. Tandis qu’elle venait lui apporter les médicaments, cette dame se mit à lui parler longuement de son expérience d’infirmière, elle déposait ainsi entre ses mains toute la richesse de sa vie professionnelle. Madame Agathe décéda le lendemain. Il y a fort à parier que ses paroles résonnent encore dans les oreilles de l’infirmière …

Qui apprend quoi à qui dans le métier de soignant ? A l ’école de la vie, ce sont les patients qui nous apprennent le mieux ce “travail relationnel ” qui est le nôtre, pour lequel il n’est pas d ’autre école ....

On nous a appris à nous dépêcher. Quelle difficulté nous avons à nous mettre à leur diapason ! D’autant qu’il arrive parfois que nos prestations soient chronométrées. Les personnes âgées ne nous présentent-elles pas une autre face du temps ? Le grand âge a encore beaucoup à nous apprendre: “Lenteur, face aux folles trépidations qui rythment l’époque ; silence, mesuré, face aux logorrhées et hâbleries en lesquelles s’abîment toute parole sensée ; repli sur soi qui soit approfondissement de soi et étayage de l’indi- vidualité ; prudence, pour que puisse advenir l’essence de chaque chose ; “désemprise” relativement aux objets, humains ou matériels, qui exercent et sur lesquels s’exercent d’épuisantes et vaines emprises – ce sont là, prises en un envol final, quelques-unes des qualités constitutives du facteur senior, sur le point de sonner à la porte d’un avenir …” d’un avenir que nous continuons à construire à l’écoute de ceux et celles qui nous font prendre conscience de notre devenir humain.


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