LETTRE D'INFORMATION
 
 
 
 
Accueil / Lectures / Poèmes / Un peu d'ombre sera la réponse


Un peu d'ombre sera la réponse

Un peu d'ombre sera la réponse

Poème

Suggérer à un ami
Réagir

Auteur :
Richard ROGNET

Thème :
Poèmes

Date de publication :
Samedi 23 Janvier 2010


Mots clés :

Jamais je n’aurais cru qu’autant d’ombres

Aient pu s’attacher ainsi à mes flancs.

Je les sens vibrer contre moi,

Comme un habit de nuages,

Elles m’allègent, en face des montagnes,

Légères, silencieuses,

Elles m’indiquent les lumières

Que seuls les rocs aux profonds mystères

Fabriquent au cœur du destin.

Ce qui me voile me libère,

Je ne doute d’aucune nuit.

Quand je mourrai, je voudrais pouvoir serrer,

Entre mes doigts, une de ces pommes légèrement flétries

Dont l’odeur cordiale flottait sur la paille,

Dans le grenier de mon enfance,

Où mon frère me racontait de si belles histoires à dormir debout.

Ta mère est alitée

Tu ne veux pas compter depuis combien de jours.

Dans sa chambre, sur un fauteuil où l’on ne s’assied pas,

Elle a posé les vêtements qu’elle portait avant de se coucher,

Sans savoir qu’ils attendraient longtemps,

Avant qu’elle ne se glisse en eux, à nouveau.

Parfois, on dirait qu’elle leur sourit,

Comme à un hôte dont elle s’apprête à prendre congé.

Tu as rejoint l’éternité, mon ami,

C’est au dépens du temps d’aimer,

Aux dépens de ceux qui bâtissaient leurs jours

En compagnie des tiens, tu as basculé, d’un coup,

De l’autre côté, on croit parler d’éternité,

Or, c’est notre temps qui s’émiette,

Et notre vie, comme un lambeau,

Qui pend et flotte au-dessus du vide.

Après une ondée passagère,

Les graviers rayonnent sous le soleil,

En des milliers d’autres soleils.

Non loin de là, dans un jardinet,

Le terreau très noir aborde la lumière,

Avec la délicatesse d’un merle

Qui vient se percher au sommet d’un poteau,

Espérons qu’il se mette à chanter

Et que les pensées qui parsèment les graviers

Accordent leur éclat,

Avec celui des fiers iris du jardinet au terreau noir.

Qu’est-ce que des mots couverts,

Sinon les prés que dissimulent le brouillard

Et ses petites sœurs les brumes ?

Qu’est-ce donc que ces mots que tu ne comprend plus,

Que tu sens respirer dans les recoins de ta mémoire ?

Ces mots, ce territoire où tu fis tes premiers pas,

Sans prendre garde aux brumes,

Au brouillard sur les prés.

L’intervalle entre le soir qui vient

Et le soir qui tombe,

Est une place ineffable.

Une place entre deux souffles, deux songes,

Sensible comme un fruit qui achève de mûrir,

Je me suis souvent demandé comment on pouvait mourir,

Alors que rien ne semble s’user dans cet intervalle

Où renaissent les premiers soupirs de la terre.

Qu’il était attendu le retour des hirondelles !

Tout commençait avec quelques unes,

Les plus hardies, les pionnières,

Celles qui avaient bravé l’espace

Et soulevé de leurs ailes courageuses

Le poids des nuits et des jours,

Le retour des hirondelles

n’est plus que ce vieil air d’accordéon musette

Que je rejoue, de temps à autre, en hiver,

quand peinent les oiseaux.

Les ombres du soir

jettent dans les parterres de vacillantes formes.

L’inquiétude arrive à la rivière,

On entend respirer les arbres,

Le vide s’accroît entre eux,

On ne peut oublier l’amertume de certaines rencontres,

On a trop souffert des mirages,

On croyait protéger

la pure profondeur d’un amour qui ne finirait pas,

on croyait.

En changeant un meuble de place,

Tu as trouvé, qui servait de cale,

Un petit carton peu épais,

Soigneusement posé.

Au lieu de le pousser du pied

Pour le jeter ensuite,

Tu l’as ramassé, tu l’as déplié,

Est apparue l’écriture encore fraîche de ton père,

Celle d’une liste de courses

Qu’il avait faites, quelques années avant sa mort,

Sa mort qui, aujourd’hui, s’accroche à tes doigts tremblants

Tu sais que venu de la nuit, tu reviendras en elle,

Tu es l’enfant des étoiles éteintes,

D’autres brasilleront bien après ton absence,

Pour l’heure, le soleil comble les trous

Que la tempête a creusés dans la forêt,

Tu ne renonce à aucune clarté,

Même à moitié morte au pies d’une haie,

Une mésange charbonnière sautille dans le pin,

Plus rien ne te sépare du jour,

Tu es chez toi.

Elle n’était bien, ma grand-mère,

Que là où elle ne vivait pas,

Où elle ne vivrait jamais.

Elle taisait les affres d’un deuil ancien,

Elle s’inventait des outrages,

Mais ne pleurait pas,

Sauf quelquefois, devant sa fenêtre.

Elle fixait je ne sais quelle ombre

Qui, disait-elle, lui ressemblait.

Un oiseau s’envolait, elle venait près de moi,

A voix haute, tous deux, on lisait le journal.

Edition Gallimard, mai 2009,

ISBN 978-2-07-012444-2


Les réactions

Pas encore de réaction pour cette lecture

Vous devez être connecté(e) pour réagir à cette lecture...

Pour laisser une réaction, connectez-vous

Pas encore enregistré(e) ? Créez un compte, c'est totalement gratuit !