Auteur :
HENRY BAUCHAU
Thème :
Poèmes
Date de publication :
jeudi 26 février 2009
Mots clés :
enfant, deuil
A Isabelle Gabolde
Les enfants de quatre ans, qui sont à l’hôpital en chirurgie du cœur.
Le cœur se serre lorsque l’on pense à eux.
Quel cœur ?
Le tien serait-il assez vaste
Pour entendre ce qu’a vécu, dans sa petite enfance, l’adolescent obscur
Dont si longtemps plus tard je cherche à décrypter les mots,
Les cris, les phrases entrecoupées,
Les rêves, les dessins et les dictées d’angoisse ?
L’enfant qui est resté vivant, et qui chaque année
Passe, au moment des vacances,
Sur la route de Périgueux, au carrefour d’Angoisse.
Les enfants de quatre ans, handicapés du cœur,
Autrefois ces enfants mouraient
Ils vivent aujourd’hui. Et si l’on remonte de bien peu dans l’Histoire
On peut penser qu’ils ressuscitent !
On sait les opérer, les guérir, on ne sait pas comment ils vivent ou survivent ensuite.
Dans quelle obscurité, en proie au malheur,
Aux terreurs. On dit : c’est un trauma
C’est leur névrose, leur psychose, c’est la détresse, c’est l’imparable de la vie.
Mais lui, presque ressuscité, le revenant de la terre inconnue
Comme Lazare, il ne dit rien. Tout est resté, faute de mots, dans le non-dit.
Si son vécu n’est pas parlé, si par lui il n’est pas revécu,
Il restera lié, mutilé dans ce qu’on vit à l’extérieur,
A l’antérieur de la pensée.
L’enfant de quatre ans, le handicapé du sens et du non-sens,
Peut-il parler de ce qu’il a vécu, lorsque les mots si incertains de son vocabulaire
Se sont évanouis, perdus dans la douleur.
Lorsque le sens est devenu inconnu et terrible ?
Est-ce que le poème peut découvrir, peut inventer les mots de la langue perdue,
Les traces du bonheur égaré
Tenter de dire le malheur de l’enfant de quatre ans, de l’opéré du cœur ?
L’enfant qui ne pouvait, qui ne peut pas dire : « je » quand c’est « je » qui a mal.
Et qui dit : « on » parce que les mots d’avant ou de jamais étaient perdus,
étaient foutus et bazardés par le démon.
Etaient, irréparablement, les mots des autres, des mots sorciers,
Qui vous saisissaient à la gorge
Et vous faisait parler, sauter, danser le charabia avec leurs rayons diaboliques
C’est seulement le soir, dans son lit, qu’on peut pour soi tout seul
Composer, répéter des petits mots obsessionnels,
Des mots hors des autres, hors du sens, hors de tout.
Des petits mots très brefs pour être heureux
Et pour survivre, des mots douze ans
Plus tard qu’on retrouve en riant,
Et qui ramènent, parmi nous, dans la patience
Et l’aléa, cet enfant de quatre ans
Avec des dessins, des couleurs et les encombrements, les longs chemins du dialogue.
Cet enfant de quatre ans, qui disait « on », seul, pour la première fois,
Seul au milieu des autres
Celui-là seul qui comprend mal ou qui ne comprend rien,
A ce qu’il voit, à ce qu’on dit, aux taches qui sont sur les murs et aux fissures des plafonds
L’enfant qui a peur des draps trop blancs,
Des linges, des pansements, des tabliers des infirmières
Pourquoi est-on si seul dans l’incompréhensible ?
Pourquoi m’a-t-on fait mal ?
Pourquoi si peu maman ?
Qui vient l’après midi pendant qu’on dort
Quand on s’éveille, elle vous embrasse tout autrement
Et dit des mots, qu’elle ne disait pas d’habitude.
Parce qu’on est malade, parce qu’on est bouché,
Et son bisou, beaucoup trop doux,
Vous fait sentir, vous fait vomir qu’on n’est pas comme les autres
Mais le docteur a dit qu’il ira mieux quand il sera guéri.
Il n’est pas dangereux, il ne casse jamais ou presque jamais rien.
Est-ce que les gens l’accusent ? Est-ce qu’elle est en faute,
En faute à cause de moi ?
Furtivement le soir, papa vient un instant,
Parfois il apporte un jouet
Il dit qu’on est gentil de la laisser venir, après son travail, lorsque c’est interdit.
Lorsqu’il s’en va, quelqu’un sans mots, quelqu’un dans le muet, épouvantablement
Hurle : Qui est gentil ?
Dès le premier jour, dès la première odeur
On sait que ce n’est pas facile
De vivre, de survivre à l’hôpital, dans le service de la chirurgie infantile
Comment survivre, comme les tout autres, comme les autres enfants
Avec les mots qu’ils savent, qu’ils comprennent, avec leurs gestes assurés,
Leurs larmes, leurs mauvais coups ?
Comment faire les gestes, comment réciter la leçon que l’on attend de vous ,
Alors qu’on voit dans les regards qui vous épient
Que l’on est pas comme eux. Qu’on est qu’un enfant fou,
Un enfant-tronc de la pensée.
Comment vivre avec sa solitude, dans les chambres, dans les couloirs,
Dans l’ascenseur qui mène dans la salle à l’odeur étrangère,
La salle noire, avec ses étincelles de lumière où l’on vous dit :
« Respirez ! ne respirez plus ! c’est là qu’était le bruit, qu’on a senti l’odeur
De l’Autre bien plus grand, plus fou que tous les autres.
C’est là que le démon est descendu en moi
Pour ses Pâques d’obscurité, pour l’Ascension qu’on fait la tête en bas
Sous les majuscules enflammées qui vous travaillent dans la tête.
C’est là qu’on a senti, sur l’anneau de Saturne,
Que le démon surnaturel broyait ma vie
Avec la chaîne des Pourquoi, l’abîme effréné des Comment
Quand les volcans crachaient – il faut cracher quand on a peur – et
Que le grand cratère est apparu
Disant déjà , comme il dira plus tard quand on se perd dans l’orthographe,
Disant avec sa bouche de Maman : que de fautes ! que de fautes !
Est-ce qu’on peut devenir l’enfant qui fait semblant comme les autres ?
Mais le docteur a dit et redit dans le noir qu’on
Pouvait respirer ou ne respirer plus.
Lorsqu’il ne restait plus qu’à cracher, à se rouler en trépignant
A hurler sur le sol, tout seul, sous le regard effrayé des enfants
Un jour, l’enfant bleu, l’enfant de la maladie bleue, un jour il était là .
Lui, l’enfant de sept ans, depuis longtemps à l’hôpital, il est venu vers moi.
Connaissant tout ce qu’il fallait savoir, sachant attirer, détourner l’attention
Un enfant sage, qui ne pleurait pas, ne refusait pas les médicaments,
Mais qui n’obéissait jamais.
Il était comme les autres et il ne l’était pas,
Ses yeux comprenaient tout et n’avaient jamais peur.
Il voyait tout, devinait tout, il cachait tout ce qu’il fallait cacher.
Est-ce que l’enfant bleu parlait ? on ne sait pas,
Il venait, il montrait des choses
Il écartait les enfants trop curieux, tous ceux qui font les mauvais coups
Si on avait trop mal, il appelait les infirmières,
Avec lui, elles venaient toujours
On disait qu’il allait mourir jeune. On le savait comment ?
Avec lui on savait toujours.
On jouait sur mon lit ou bien sur le plancher.
Il prenait ma main dans la sienne.
Quand les parents venaient il n’était jamais là !
A sept ans et moi quatre, c’est lui qui m’apprenait.
Qui m’apprenait beaucoup !
On est sorti de l’hôpital, on a vécu, si c’est ça vivre
Et l’enfant bleu n’était plus là .
Est-ce qu’il est sorti, est-ce qu’il a guéri de la maladie bleue ?
On ne sait pas. Comme toujours on ne sait pas.
On ne sait que les mots et les gros mots qui sortent du volcan.
On est sorti, c’était forcé, car le cœur était réparé
Et l’on est revenu du côté qui fait mal.
L’enfant bleu avec son regard avisé, son acte transparent, qui était-il,
De quel côté du côté qui fait mal ?
On ne sait pas. Un jour il était là , un jour on est parti.
Il n’a pas dit son nom ni son prénom.
Dans le corridor du départ
Quand papa traînait ma valise, il était là .
Comme toujours il était là . Il a souri.
Sans doute il était mon ami, puisque c’est lui qui me montrait
C’est lui qui m’apprenait à vivre. Et à jouer.
Après, on m’a forcé.
Seigneur, s’il faut conclure, si l’on doit vivre encore
Fais que l’on soit toujours dans la simplicité,
La lumière de l’enfant bleu,
Au Carrefour d’Angoisse.
HENRY BAUCHAU : « Nous ne sommes pas séparés », édition ACTES SUD, Mai 2006
ISBN 2-7427-6131-4
N° impr : 65583
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