
Auteur :
Le Cefem
Thème :
L'écoute
Date de publication :
Mardi 11 Novembre 2008
Mots clés :
écoute, soignant, souffrance
Dans un article précédent, il était question du don et de son expression dans notre société actuelle au travers des relations professionnelles et bénévoles entre patients et accompagnants.
Il était question, dans notre monde régi par la productivité, de la résurgence de la gratuité dans les rapports d’entraide de plus en plus professionnalisés, ce qui permet aux professionnels comme aux bénévoles de recréer avec leurs patients le cycle des sociétés traditionnelles qui consiste à donner, recevoir et prendre en escalade.
Enfin, le don y était envisagé comme un “appel d’être”, un “plus être” possible pour deux personnes ou deux groupes engagés dans un échange qui, constitue une possible transformation de soi.
Mais la situation n’est pas toujours aussi idyllique : bien des soignants se disent envahis, débordés par des demandes multiples, massives et mal ajustées de la part des patients et de leur famille qui semblent “attendre tout” de l'institution dans une attitude dépendante, voire revendicative.
Les soignants sont souvent sollicités non seulement pour guérir et soigner, mais aussi pour écouter, informer, gérer les conflits familiaux à l’hôpital, répondre à des exigences multiples au niveau “hôtelier”… ou faire supprimer un procès-verbal reçu près de l’hôpital à l’occasion d’une visite !
Se pose alors bien évidemment la question des limites des soignants, des limites de leurs rôles, des limites à poser à l'intérieur de la relation pour pouvoir pratiquer un altruisme qui ne devienne pas destructeur pour les protagonistes et enfin la question des structures à mettre en place pour garantir l'intégrité physique et morale des donneurs et des receveurs.
Bien des soignants travaillent pendant un nombre d’heures incroyable sans se nourrir ou faire de pose ; d’autres se disent assaillis, “pompés” par des patients et des familles anxieux ou exigeants. Les patients quant à eux, se plaindront quelquefois de négligence ou d’agressivité de la part de soignants excédés par la surcharge de travail. Il faudra donc trouver le rapport ajusté qui permettra au soignant et au soigné un échange créateur plus que destructeur.
Pour garantir à chacun le respect de son intégrité au travers des multiples relations humaines, toutes les sociétés qui survivent sur notre planète ont créé des jalons, c’est-à-dire des lois et des règles dont les dénominateurs communs sont l'interdit du meurtre, c’est-à-dire l'interdit de se porter mutuellement préjudice, et l'interdit de l'inceste, c’est-à-dire l'interdit d’abuser l'un de l'autre.
L'interprétation de ces interdits sera différente selon l'organisation sociale et la culture où ils sont d’application. Chaque société en traduira sa vision dans des textes, des traditions, rites et usages qui fondent ou caractérisent son identité en même temps qu’ils imprègnent ses membres. Les textes en question sont des textes juridiques, hilosophiques, religieux, mythiques, légendaires ou merveilleux et constituent en quelque sorte la “sagesse” d’une société ou d’une culture, pouvant ainsi servir de référence à ses membres.
A ce sujet, je rapporterai l'histoire très touchante de Madame J., rencontrée dans un groupe de parole pour personnes ayant à charge des parents âgés. Une série de cinq séances de trois heures avait été proposée. Le groupe se composait de cinq personnes, parfois six, toutes se trouvant en souffrance par rapport à des parents âgés vécus comme très exigeants, injustes, voire tyranniques ou manipulateurs.
Madame J. s ’occupe de sa mère, placée récemment dans un maison de repos et de soins à cause de troubles mentaux qui rendaient impossible son maintien dans le milieu familial. Madame J. assume l'entretien du linge de sa mère, les courses nécessaires à ses besoins quotidiens et des visites très régulières. Par ailleurs, elle se rend quotidiennement chez son père qui, lui, séjourne toujours à son domicile et elle y assume l'entièreté du ménage.
Sa sœur, qui est mariée et mère de famille, est peu présente. Elle semble être la fille préférée du père alors que celui-ci se montre très critique et toujours insatisfait avec Madame J., voire odieux.
Madame J. se sent de plus en plus malheureuse et déprimée, raison pour laquelle elle a décidé de participer au groupe de parole. Elle raconte également le chagrin et la révolte qu’elle éprouve à la suite du suicide d’une de ses amies qui “n’en pouvait plus de vivre avec ses parents qui lui en faisaient voir”. Et Madame J. d’ajouter : “ Elle n’a trouvé que cette solution-là pour leur échapper et à son enterrement, tout le monde a plaint les parents et personne ne s’est posé de questions”.
Madame J. se demande s’il est juste d’accepter cet état de choses et explique combien la pression sociale pèse dans son milieu, au point que les femmes célibataires se sentent obligées de se mettre inconditionnellement au service de leurs parents. Elle suggère qu’elle est en recherche d’une solution différente du suicide mais qu’elle ne peut s’empêcher d’y penser. Elle semble aussi avoir beaucoup de difficultés à exprimer sa colère vis à vis de son père, colère qu’elle juge contraire à son devoir et à l'amour filial.
J’explique à Madame J. que les personnes âgées se permettent le plus souvent d’agresser ou de se montrer difficiles vis à vis des personnes les plus proches d’elles, celles dont elles sont sûres de ne pas être abandonnées quoi qu’il arrive. Le groupe propose également à Madame J. de mettre des limites aux remarques acariâtres et au despotisme de son père mais celle-ci ne se sent pas de taille à le faire et s’en trouverait très culpabilisée. Je tente de faire avec Madame J. l' “inventaire” de ses ressources, de ses intérêts et de ses occupations personnelles pour y trouver un étayage possible de changement et j’apprends qu’elle est très croyante et engagée dans des activités d’exégèse biblique.
Son érudition apparaît bientôt à tout le groupe et contraste avec la grande simplicité dont elle fait preuve dans sa relation aux autres. Cherchant alors comment formuler au mieux son droit à se protéger des exigences abusives et des critiques destructrices de son père, je fais appel à ce que je pense pouvoir faire résonner entre elle, le groupe et moi à l'intérieur de ses références. Je dis alors qu’à ma connaissance, dans les Dix Commandements de la Bible, il est écrit: ”tes père et mère honoreras” et non “aimeras”. D’autres questions sont reprises dans le groupe : qu’est-ce qu’aimer ses parents, comment faut-il les aimer, qu’est-ce que les honorer ou les respecter, à quel prix, etc. La séance se termine sur ces questions qui viennent mettre un peu de désordre dans les idées et les opinions que le groupe véhiculait à propos du devoir filial.
Madame J. revient à la séance suivante avec des documents qu ’elle a rassemblés pendant la semaine : elle a consulté plusieurs traductions de la Bible et fait des recherches étymologiques. Elle nous explique alors qu’en français, le mot honorer renvoie à un contenu sémantique de l'honneur, alors qu’en hébreu, honorer renvoie à un contenu sémantique de poids. Le texte d’origine serait: ”Alourdis ton père et ta mère afin que se prolongent tes jours et afin qu’il y ait du bonheur pour toi …” Il s’agirait de donner à ses parents du poids, leur juste poids mais aussi de leur laisser porter le poids de leur propre vie et non de le faire à leur place … pour qu’il y ait du bonheur pour soi.
Madame J. nous dit aussi que dans l'étymologie du mot “bonheur” en hébreu, il y a la notion de marche. Donner à ses parents leur juste poids rend heureux, met en marche vers un juste rapport à l'autre et à soi. Forte de quoi, Madame J. s’est donné l'autorisation de faire face à son père et raconte au groupe l'épisode suivant : dernièrement, son père lui reprochait d’avoir déplacé des papiers qu’il avait déposés sur la table et de ne pas les retrouver “à cause d’elle”. Au lieu de se laisser décontenancer, Madame J. ne s’est plus sentie obligée de porter le poids des distractions de son père et a simplement répondu : “Ma conscience est en paix”. Son père a cherché partout et retrouvé ses papiers. Il lui a dit alors: “Si je me fâche sur toi, c’est que je suis fâché sur moi parce que j’oublie tout. Je ne suis pas fâché sur toi quand je me mets en colère !”
Ayant laissé à son père le soin de gérer le rangement de ses papiers au lieu d’en prendre elle-même la responsabilité et la culpabilité, Madame J. rétablit avec lui une relation plus juste où il peut faire la part des responsabilités réciproques et expliquer comment sa fille est le lieu de projection de ses défaillances et donc de sa colère.
Madame J. découvrira dans la suite que si elle change sa manière de réagir, elle induit aussi un changement chez autrui, que si elle accepte une situation qui la rend déprimée, elle ne pourra plus rien faire pour personne et enfin que la colère peut être vécue et gérée sans être dangereuse.
Elle se posera aussi des questions sur l'importance des tâches qu’elle endosse eu égard à sa santé et aux moyens dont elle dispose et là, elle se tournera vers d’autres références culturelles lorsqu’elle dira : “inutile que je joue à Don Quichotte” !!
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