
Ecouter et être écouté peut se réaliser en tenant compte des différentes facettes de la personne psychologique, affective, corporelle et spirituelle.
Ecouter demande avant tout d’être présent, à soi et à l’autre, ainsi que d’être conscients de ses réactions par rapport aux patients, de son vécu face à la maladie et à la mort. Cela suppose donc de mettre en place une qualité de relation avec l’autre qui respecte son questionnement philosophique et religieux.
L’accompagnement psychologique et corporel peut particulièrement ouvrir à la dimension spirituelle. Le travail corporel, en particulier en contact avec le corps, ne peut faire oublier que nous ne sommes pas qu’un corps de chair, mais un esprit incarné. C’est paradoxalement lors du travail de contact avec le patient, un malade, ou lors des formations que cette dimension spirituelle, par le « toucher » de l’incarnation, se fait le plus sentir.
Et par ailleurs l’accompagnement spirituel ne se pensera pas, alors, sans la dimension de la relation humaine. Il ne sera pas une fuite ou un leurre, ni une imposition des idées.
Approche de la formation :
Le point de départ de cette formation fut la demande du service de formation de la Pastorale de Santé de Bruxelles, de penser à former les accompagnants de sidéens. Un groupe de réflexion autour de cette question se rendit rapidement compte qu’une formation ne devait pas, au risque de le renforcer, mettre en exergue un symptôme, lequel, qui plus est, n’a pas l’apanage des questions qu’il pose et des perspectives qu’il ouvre.
Ainsi, la formation d’accompagnants de malades gravement atteints implique donc de questionner le rapport à soi-même.
Quel est mon rapport à ma souffrance, à mes valeurs, à ma dimension spirituelle ?
La relation aux autres formés, grâce au contact affectif notamment, permet de rentrer dans le questionnement sur des points essentiels tel le deuil, le rapport à l’autre dans le silence ainsi que sur des questions éthiques : la vérité, la foi, le sens de la vie et la mort.
Perspectives et ouvertures :
Ce chemin peut inclure également la découverte de la contemplation : présence à soi, aux autres et en même temps à ce qui me dépasse : contemplation qui ouvre à une plus grande stabilité pour soi et à un changement possible dans l’écoute : ouverture aux diverses demandes et à la dimension mystique. C’est dire si cette formation, ouverte aux soignants professionnels, aux aumôniers, aux bénévoles, demande une implication dans son déroulement comme dans l’accompagnement qui s’ensuit, entendant les questions et les appels de vie des malades et des personnes en fin de vie.
La formation se déroule au creux du vif de l’expérience de chacun, par des exercices, des mises en situations, des témoignages, du travail de contact corporel sui sont autant d’occasion de partager ses certitudes, ses doutes, ses inquiétudes, ses élans dans le respect des cultures et des différences de chacun.
Enseignements :
Ce sont les participants eux-mêmes qui m’enseignent ce que cette formation permet, pardon, ce qui n’avait jusqu’ici pu se réaliser, obstacles levés, difficultés et richesses partagées, tant concernant le vécu familial que professionnel. Ainsi le travail de relaxation couchée ou assise en silence constitue un tremplin vers la méditation intérieure, puis la contemplation du Tout Autre. Le travail de contact avec quelqu’un qui souffre, m’interroge sur mon rapport à la souffrance, la mienne, celle de l’autre et ma façon d’y répondre, de découvrir comment passer à travers, par exemple. Même dans la solitude.
Ce qui ne peut se dire, ni même parfois se sentir, gagne parfois à être abordé par d’autres voies corporelles, tel le dessin.
Dessiner la mort ou la vie et puis pouvoir partager ce que c’est pour moi. Les jeux de rôles sont également une manière de mettre le corps en jeu, voire en « je » avec mes façons de dire. Jouer, par exemple, le rôle de quelqu’un, moi par là-même, en fin de vie, c’est me permettre de m’interroger sur ce que ça me fait de dire ma mort à quelqu’un. Qu’est ce qui va mourir en moi ?
Difficultés rencontrées :
Sortir de jugements de valeurs tant sur soi que sur les autres n’est pas aisé dans notre civilisation judéo-chrétienne. Le meilleur chemin pour y arriver est d’abord de s’interroger sur nos propres valeurs, celles qui sont réalisées comme celles qui sont à réaliser et de partager sur les différences de chacun, exprimant ainsi un substrat de notre pensée et de nos comportements souvent laissés sous silence.
Or, si ces valeurs restent inconscientes et sont choquées, quelles seraient mes réactions ?
C’est là que s’exercer à écouter en silence, jusqu’au bout, sans interrompre l’autre vient concrétiser cette approche du non jugement. Je peux affiner ce que je peux connaître de l’autre, de ce qu’il vit, comme douleur, comme joie, comme façon d’être et d’habiter son corps, par mon senti, même si l’autre ne m’en dit rien par ses mots. Du moins dans un premier temps, afin de confirmer mon ressenti ensuite par la parole. Le silence permet là de ne pas interférer dans la parole verbale ou corporelle de l’autre, d’être présent à l’habituellement imperceptible, à l’inexprimable et à l’expérience du mystère voire du mystique. Partir du superficiel pour en sortir, écoutant l’autre où il est, non où je veux qu’il aille, concrétisant cette découverte par des jeux d’écoute et d’accompagnement corporel dans l’espace.
Une autre difficulté consiste en ce que l’approche spirituelle ne soit pas uniquement de la parole, émise sur le mode philosophique,, voire maîtrisée ou dogmatique. Le travail de contact corporel amène là un enracinement, une authenticité qui emporte avec soi non seulement les questions de sens mais aussi l’importance du plaisir, de l’humour, de la tendresse, fondamentaux à toute relation humaine ouverte à ce qui nous dépasse.
Enfin, les projets de vie viennent tempérer et relancer la dynamique de vie des participants qui s’interrogent si courageusement autour de la mort. Immanquablement ces difficultés évoquées ci-dessus interrogent en retour l’image de soi et ce en quoi cette image m’aide dans les relations importantes de ma vie et en accompagnant la fin de vie.
Les questions non seulement de besoins ou d’envies mais surtout du désir de vie en découlent, prenant ainsi en compte les dimensions réelles, imaginaires et symboliques de la personne, mais également le symbolique lié aux relations humaines et aussi celui en lien avec ce qui constitue la spiritualité. L’être humain apparaît ainsi comme un diamant taillé aux multiples facettes, tridimensionnel, reposant sur le sol, brillant autour de lui et au-dessus de lui. L’angoisse peut alors être approchée autrement, en lien avec ce que certains peuvent témoigner et exposer de leur dimension et expérience mystique.
Au-delà du contact :
Le contact avec soi, les autres, et ce qui est au-delà de moi ouvre à une paix, à une intimité de liberté qui dégage les corps, les ressentis tout en prenant conscience de ses limites.
La souffrance peut alors devenir plus légère, voire sereine, confortable et souriante,… légère, oui.
Je découvre aussi que « tu me connais dès le ventre de ma mère » (psaume 138), émotion peut-être inaccessible mais de l’ordre de l’agréable, du sublime et de la vérité. Difficile à mettre en mots, à représenter, même dans ses réactions de vie. Comment le dire, si ce n’est en créant un espace intérieur et extérieur où déposer cela en lien avec la vie, avec l’intention d’être présent à la dimension du monde tout en étant soi à l’intérieur des événements.
Tout ceci implique un lâcher-prise, fondamental, qui amène une qualité de présence, d’être là, voire une lucidité qui permettent réconciliations, expression et vie spirituelle d’abord pour soi, avant que d’y accompagner d’autres, avec bonheur et amour. Le désir ne peut qu’y être convié, désir contagieux pour les autres, permettant de goûter les rencontres jusque dans les au-revoir. Même lorsque ceux-ci se font difficiles, par exemple, dans la respiration. C’est alors l’expérience que ce n’est pas le repli, mais la contemplation de l’autre avec soi, qui libère la respiration, le souffle de vie qui est présent jusqu’au bout de la vie.
C’est alors non pas conduire l’autre mais l’accompagner dans la rencontre, sans fusion, lui permettant d’exprimer ses peurs tut en goûtant à l’ouverture de la chaleur de l’écoute.
Le silence :
Dans un monde de paroles et de communication, celui-ci ouvre bien à la spiritualité et à une parole autre, en contact avec ses sentiments, relançant la force de vie. Etre avec l’autre, en silence, peut déjà être de l’ordre de la contemplation, même pour celui qui ne sent pas la présence de Dieu. L’absence de la présence peut alors se dire, en lien avec son histoire, au-delà des différences humaines. Ce silence crée un espace d’expression, un espace désirant, d’éveil et de parole vraie. Chacun peut alors laisser résonner en lui des termes essentiels, des questions éthiques telles celles que pose l’euthanasie, mais aussi la demande essentielle de l’autre d’être aimé. Le silence et le contact permettent de porter l’autre et de lui faire ressentir le goût de ce qui est bon, avant goût de Dieu, peut-être.
Une invite à être :
Une invite à accueillir l’autre en toute humilité en demeurant dans l’ouverture de la vie, à la juste et bonne proximité, en restant à l’écoute de soi. L’absurde bénéfice alors d’une écoute aussi, en dépassant la seule référence à soi et à son histoire encore en chantier.
Avec la conscience que d’autres étaient là avant moi, que d’autres sont devant moi. La vie continue alors même après des chocs, des repli sur soi, pour une autre aisance dans la lumière, laissant se faire le chemin, à l’écoute de son rythme. La découverte d’une ascèse du geste, du regard, est aussi une vérité de l’être-là qui accepte de déposer les armes pour être sur la même longueur d’onde que l’autre, laissant place à un accord et à un respire ensemble irradiant et sans entraves ou encombres. La profusion de vie s’incarne alors par osmose, lentement.
Conclusion ouverte :
C’est de s’écouter dont il s’agit avant tout dans cette formation pour permettre la tolérance. Chacun témoignant de son chemin, vécu dans sa fragilité, avec ses réponses à ce qui lui est arrivé, et l’acceptation qu’il peut en avoir.
Foi ou non, pour soi ou pour l’autre, il y a dialogue, partage, références différentes sans menaces. Ne pas vouloir sauver l’autre est parfois, dans ce cadre, plus facile pour des non-chrétiens, mais il est aussi des croyants qui s’ignorent et surtout des cadeaux découverts par chacun : cadeaux de sens, de présence, de simplicité, cadeau d’être rejoint, de vivre des rencontres sans dépendance à l’autre même dans le contact.
Départ vers autre chose : la vie, le désir, le retournement et l’acceptation de l’autre, voire l’ouverture à la lumière et au pays de l’impossible : donc à un peu de réel.
Voici l’invitation du chemin psycho-spirituel avec la présence du contact comme voie.
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