
Auteur :
Le Cefem
Thème :
L'écoute
Date de publication :
Mardi 11 Novembre 2008
Mots clés :
bénévole, éthique, soignant, souffrance
Parler de don et d’altruisme peut paraître dépassé, voire suspect.
Ces notions sont aujourd’hui décriées, considérées comme les reliefs d’une charité d’un autre siècle, complice du maintien des classes sociales «riches » et «pauvres ».
Elles sont classées comme des notions relevant presque uniquement d’une culture judéo-chrétienne et suscitent dans notre société contemporaine des réflexes de méfiance : c’en est fini de croire naïvement au don pur et gratuit.
Les psychanalystes ont démontré que la gratuité masquait en fait des motivations inconscientes plus ou moins saines ou malsaines et que l ’individu qui donne s’y «retrouve» toujours quelque part au niveau de son «économie» personnelle, affective s’entend. A ce propos, D.Sibony souligne non sans humour : «…l’important dans le fait qu’on donne à l’autre, c’est le don, et pourquoi pas la jouissance qu’il nous donne, que nul ne peut nous enlever. Car pour ce que l’autre peut redonner, il ne faut pas se faire d’illusions.» !!
Dans cette perspective des motivations cachées, les bénévoles deviennent les principaux suspects d’une gratuité perverse puisqu’ils n’ont pas comme les professionnels la motivation évidente de gagner leur vie. Et pourtant, les professionnels ne choisissent pas non plus n’importe quel métier ou n’importe quelle pratique professionnelle en vue d’assurer leur subsistance et bien des motivations bizarres pourraient là aussi être repérées. Ce sont par ailleurs souvent les professionnels qui, à l’hôpital, se plaignent de ne pas pouvoir donner comme ils veulent, de devoir en donner trop, de se «faire avoir», ou encore de ne pas assez recevoir en retour. Les professionnels seraient donc plus que les bénévoles en déséquilibre dans cette «économie» psychique.
Un autre courant de pensée, de type social et politique, décrie le don d’individu à individu en prônant une organisation – et une philosophie ? – sociale où chaque individu dispose de droits égaux et où la société prévoit une prise en charge des personnes et des groupes aux prises avec des difficultés de tous genres. Voilà évidemment un progrès social que personne ne prétend dénier.
Mais alors, comment expliquer le problème actuel et aigu de l’exclusion économique et sociale qui fait couler tant (ou trop peu ?) d’encre dans la presse ? Tout le monde n’est donc pas pris en compte ? Et comment expliquer la résurgence actuelle de multiples initiatives qui font appel à la solidarité privée, qu’elle soit collective ou individuelle : bénévolats en tous genres, ASBL créées en vue de soutenir certains groupes ou individus confrontés à des problématiques particulières, opérations médiatisées de collectes de fonds pour le soutien à la recherche scientifique … Et comment ne pas voir le mot don écrit en toutes lettres dans les domaines qui soulèvent de si importantes questions éthiques actuellement : le don d’organe, le don de sperme, le don d’ovule ? Et comment pourrait-on contourner la question du don et de la gratuité dans les relations familiales, qu’il s’agisse du couple, de l’éducation des enfants ou du soutien apporté aux aînés ? «Il se peut», écrit A.Finkielkraut, «que nous ayons besoin de concepts démodés, et d’une autre intrigue que celle de la possession, pour comprendre la relation originelle à autrui …»
S’il est impossible de vivre dignement dans un système où la distribution des biens et des services n’est pas garantie du déséquilibre et de l’arbitraire par un tiers, l’organisation sociale en l’occurrence, il semble tout aussi difficile de s’en tenir à une organisation sociale qui serait le relais unique dans la répartition des biens et des services entre les individus et les groupes. Il semble que les deux systèmes soient dans l’obligation de coexister – et pourquoi pas ? - mais que le «vieux» système, qu’il ne s’agit pas d’idéaliser, resurgisse dans le «nouveau», et cela par des interstices bien particuliers : selon les études ethnologiques ou les essais philosophiques qui tentent d’éclairer la question, la gratuité s’infiltrerait là où les individus se trouvent en marge des rapports de production, là où il s’agit de naître, de se développer, de guérir, de mourir, là où il s’agit de relations privées ou interindividuelles centrées sur la valeur personnelle et unique des individus et susceptibles, si les circonstances le permettent, de pouvoir se développer ou évoluer dans la durée.
D’un point de vue ethnologique, J.T.Godbout définit le don comme «une prestation de bien ou de service effectuée, sans garantie de retour, en vue de créer, nourrir ou recréer le lien social entre les personnes.»
En comparant les systèmes sociaux archaïques (ceux des indiens d ’Amérique du Nord notamment), avec notre système occidental «moderne», il est amené d’emblée à considérer le don comme un système relationnel et non comme un acte isolé de son contexte social ou isolé dans le temps. Ce système relationnel fonctionnerait selon un cycle en trois temps : celui de donner, celui de recevoir et celui de rendre. Les codes ou règles qui régissent le cycle assurent aussi la régulation des relations sociales : celui qui a reçu devient l’obligé du donneur et doit rendre autant ou plus au donneur ou à un autre partenaire. Les codes et les règles assurent la permanence des relations dans le temps : le plus souvent, le «rendu » doit être plus important que le «donné», ce qui rend le donneur initial à nouveau l’obligé du receveur initial, et c’est l’amorce d’une chaîne sans fin de dons réciproques. L’interruption de cette chaîne, dans les sociétés archaïques, comporte des risques importants.
En effet, d’un point de vue économique, celui qui a pris l’initiative de donner risque, s’il y a interruption, de se trouver lésé dans son intérêt personnel immédiat, mais, de manière bien plus fondamentale, il risque de s’y perdre lui-même.
Une différence fondamentale entre la conception du don dans les sociétés archaïques et la nôtre est que le don y reste associé à la personne du donneur : la chose donnée contient quelque chose de la personne qui a donné, et «ce petit quelque chose qui se détache du donneur tout en étant bien à lui» est ce qui justement fait la valeur du don, deux mêmes objets donnés par des individus différents pouvant alors recouvrir des valeurs très différentes aux yeux du receveur.
Dans notre société actuelle, notre vécu de l’héritage est peut-être ce qui nous rapproche le plus du vécu du don dans les sociétés archaïques : il est bien rare que nous investissions le bien hérité avec le même détachement que tout autre et que notre relation antérieure avec la personne dont nous héritons soit sans influence sur la valeur subjective que nous lui attribuons. Dans la société archaïque, le donneur distribue un peu de lui-même, de son individualité unique, ce qui situe le don dans un système entre l’avoir et l’être, entre la possession et le partage de soi. Le risque est bien sûr de ne pas se «retrouver» soi-même si l’autre, par magie, par malveillance ou parce qu’il est empêché (l’oubli ou le refus de rendre sont inconcevables par rapport à ces enjeux) omet de rendre, portant par là préjudice à l’autre dans son existence et au système relationnel dans sa pérennité. «…donner, recevoir, rendre, c’est, chaque fois, poser l’indétermination du monde et le risque de l’existence ; c’est, chaque fois, faire exister la société …».
On comprend pourquoi tous ces dons réciproques sont régulés par maints rituels et traditions qui garantissent contre la «perte d ’être» des individus et du système social. Le paradoxe de ces sociétés, c’est que le don, si proche du don de soi, soit si peu libre puisqu ’il est en permanence stimulé et codifié pour garantir le maintien du système social.
Notre société moderne a en partie remédié à ce manque de liberté: l’état a pris en charge la redistribution des richesses et des services en lieu et place des initiatives privées – ou du chaos- en instaurant des relais professionnels. L’octroi de biens et l’offre de services pouvant devenir une affaire de professionnels, les individus qui le souhaitent peuvent se libérer de relations traditionnelles qui faisaient d’eux les obligés des autres, des membres non autonomes de leur famille par exemple. Réciproquement, les receveurs traditionnels (les moins valides, les personnes âgées, les personnes nécessitant assistance) peuvent, en s’appuyant sur les garanties de survie apportées par l’état, retrouver en quelque sorte la possibilité de choix relationnels non utilitaires, c’est-à-dire, de vivre avec ou en relation avec quelqu’un autrement que par besoin ou par dépendance.
On pourrait bien sûr débattre des avantages et des inconvénients de la «professionnalisation» des services administratifs et sociaux rendus. Par ailleurs, notre système socio-économique est centré sur l’avoir et la production d’objets ou de services à acheter ou à vendre. Les objets produits sont anonymes et donc débarrassés de la personne du producteur et de sa subjectivité (sauf en ce qui concerne les artistes et les artisans, peut-être …), ils sont achetés ou vendus avec de l’argent fongible : c’est donc sans risque de s’y perdre du côté de l’individu, du côté de son «être», puisque tout est objectivé, symétrique et sans dette humaine. Le problème, c’est qu’à force de tout objectiver, de tout aligner comme objet de production à acheter, il semble que ce ne soit plus la perte d’une partie de soi qu’il y ait à craindre, mais bien la perte de son individualité toute entière en tant qu’irréductible à toute appréhension uniquement objective. L’être risque alors l’engloutissement dans l’avoir.
Si l’on s’en réfère aux formations des soignants, leur première demande est bien souvent de trouver un endroit, un cadre et une personne pour se dire, pour pouvoir déverser leur vécu en tant qu’individus. Ils ne peuvent mettre de côté leur «être » (être bien ou être mal !), c’est-à-dire leur ressenti, leur philosophie, leur éthique uniques et différents de tous les autres alors qu’ils sont en permanence sollicités pour fonctionner - bien et surtout très vite -de manière à administrer soins et services d’une manière productive et rentable. «On nous prend pour des robots», disent certaines, traduisant bien par là le déni de leur individualité dans leur fonction professionnelle.
Quant au vécu subjectif du patient, il pourra être pris en compte s’il reste du temps pour parler, parler étant un luxe qui viendrait enjoliver le «faire» du soignant, mais en fin de compte inutile parce que ses effets sont impossibles à objectiver, ni à facturer !
«J’ai du discuter pendant une heure avec cette patiente pour la convaincre de se faire hospitaliser », dit un médecin traitant, «avec ça (?!), j’ai «perdu» une après-midi». «Quand je parle deux minutes avec un patient pour le mettre à l’aise à son arrivée à la salle d ’op.», me dit un anesthésiste, «les autres me regardent de travers parce que ça leur fait perdre du temps» !!
Les soignants souffrent de manque à pouvoir être, de manque à laisser être dans une relation où leur personne et celle de leur patient demandent à être prises en compte. Lorsqu’ils acceptent la logique de production, ils ont l’impression de se «faire avoir » parce qu’ils «en donnent trop» pour ce qu’ils gagnent : «on nous presse comme des citrons », disent-ils. S’ils se situent dans la logique de l’être, dans la logique de la relation, ils sont soupçonnés de perdre leur temps ou alors, de «s ’y retrouver» par rapport à des mobiles personnels douteux ou pathologiques ou tout simplement de manquer de sérieux ou de rigueur scientifique : «on pinaille toujours autant dans ton service ?», s’entend dire un médecin à propos du lieu de parole qu’il a instauré. Faut-il conclure qu’il n ’y a plus de soignants épanouis dans leur profession ?
Beaucoup sont en souffrance, il est vrai, mais évidemment pas tous. Certains parviennent à maintenir entre la nécessité de rentabilité minimale et leur projet relationnel un équilibre parfois difficile, toujours à redéfinir, à condition qu’ils sortent d ’une logique comptable, d’une logique de «comptes d’apothicaires», d’une logique anale, diraient les psychologues, pour appréhender leur fonctionnement professionnel en tant qu’êtres humains: «… il ne s’agit pas de donner, mais d’être, et d’être là avec toute l’humanité qui m’habite en relation avec une autre humanité que je rencontre et qui me donne. Cela, être là, ne prend pas de temps … il n ’y a d’ailleurs ni sens unique, ni gratuité pure car cet acte de présence engendre une réelle source de gratification, de valorisation de soi-même, de bien-être.», nous écrit une infirmière.
Sortant ainsi du registre exclusif de l’évaluation de ce qu ’on gagne, de ce qu’on perd et de comment on s’y «retrouve » par rapport à ses motivations internes et aux contraintes externes (ce qui ne veut pas dire que cette évaluation ne doit pas se faire), certains se réfèrent à une autre logique, les bénévoles en tête puisqu’ils sont, par définition, dans le registre du don et de la gratuité. Est-ce cependant le hasard qui a fait éclore une telle efflorescence d’initiatives bénévoles dans notre société dans les dernières décennies ? Quel est le sens de ce phénomène sociologique ?
Ces bénévoles disent qu’ils donnent mais que, sans l’avoir demandé, ils reçoivent bien plus en retour, qu’ils donnent parce qu’ils ont déjà tant reçu de la vie, mais surtout, que leur activité bénévole les transforme eux-mêmes ou change leur manière d ’être en relation. Bien loin d’un logique comptable, on se trouve là en présence d’un logique «en cascade» ou peut-être en «escalade», où toute initiative gratuite relance un plus être, un engendrement de soi et de l’autre, un échange de possibles dans la relation. Il s’agit d’une logique d’engendrement, sans quoi une société ne pourrait être créée, et d’une logique de relation, de langage sans quoi une société ne pourrait se construire et se perpétuer ... «le don ouvre sur l ’échange symbolique, lequel n ’a de cesse, ni entre les vivants, ni avec les morts …».
Il s’agit ici non d’emprise sur l’autre mais de proposition d’échange dans l’être. «… la rencontre effective …dira, après coup, si j’étais (pour l’autre) son généreux prédateur, l’annexant de mes dons, ou si j’ai pris avec lui le risque de l’événement d’être.» Le don est à concevoir non comme événement isolé mais comme «appel d’être », comme système relationnel créant de l’engendrement, du possible, du plus être pour le donateur, le receveur et leur environnement: «la mémoire du don, c ’est l’ensemble du lien social»
Encore un mot peut-être sur la relation d’aide, si souvent vécue comme une compétence technique proposée ou vendue à l’autre, comme une tentative de normalisation de l’autre en vertu d’un savoir ou d’un pouvoir de l’aidant, bref comme un emprise sur l’autre qui pourrait être légitimée par un bien-être qu’on définit à sa place : «…dans l’acte où l’on porte secours à l’autre, n ’y a-t-il pas deux détresses ? Celle de l’homme qui porte secours est camouflée, et celle de l’autre qui est victime est béante; mais ces deux détresses, dans le lien qu’elles inventent, font un bien plus intense qu’une souffrance «supprimée ».Elles ouvrent une ligne d’être où deux libertés se rencontrent.» C’est peut-être le désir de cette rencontre qui anime la démarche de nombreux soignants quand ils disent trouver auprès des malades et des mourants quelque chose d’essentiel, qui est «au cœur de l’humain »
Ainsi, le don, cette notion du temps passé, se manifeste un peu comme un désordre, comme quelque chose qui crée de l ’imprévu, du non programmé, de l’impossible à contrôler puisqu’il génère des possibles, des rencontres de libertés humaines, celles de vivants et de mourants qui, jusqu’au bout de leur dialogue, réaffirment le plus-être généré par la relation, l’échange, la gratuité. C’est que, à force de produire, et d’objectiver, on finirait par s’éteindre ou tout au moins par s’ennuyer ! «Quand je dis que je travaille dans un service de soins palliatifs», dit une infirmière, «les gens me plaignent. Et moi, j’ai envie de leur dire : si vous saviez ce qu’on s’amuse en soins palliatifs !»
Pourquoi le don ? Pour rien justement, rien que pour créer de l’être, pour la jubilation d’être !
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