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Le deuil de la fratrie

Le deuil de la fratrie

Article bulletin

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Auteur :
Anne Debra

Thème :
Enfants

Date de publication :
samedi 28 mai 2011


Mots clés :
enfant, deuil


Face à la perte d’un enfant, l’attention des soignants comme des proches est principalement orientée vers les parents. Les frères et sœurs sont trop souvent oubliés..

Les frères et sœurs d’enfants décédés restent encore trop souvent les oubliés de la tragédie. Plusieurs raisons peuvent expliquer cette faible prise en considération : en ce qui concerne les parents, ils traversent le même deuil que leurs enfants et ce deuil est le plus souvent un deuil compliqué.

En ce qui concerne l’enfant, son deuil comporte des spécificités dont il faut pouvoir tenir compte pour l’aider. D’autre part, les relations fraternelles sont un lieu d’exacerbation de multiples sentiments et notamment de l’ambivalence, ce qui n’est pas non plus sans conséquences possibles sur le processus de deuil..

Enfin, les soignants centrent principalement leur attention sur l’enfant malade, puis, après le décès, sur les parents. Ils sont en général peu formés à repérer les symptômes d’un deuil normal comme d’un deuil pathologique chez l’enfant, symptômes qui s’avèrent assez peu spécifiques.

Les étapes du deuil

Les étapes du deuil de la fratrie sont comparables à celles du deuil de l’adulte. Le deuil passe parfois inaperçu parce que les modes d’expression de l’enfant, nous l’avons vu, sont plus variés, plus imagés et souvent plus discrets que les modes d’expression langagiers explicites de l’adulte.

D’autre part, l’expression de ses émotions est plus rapide et plus courte que celle de l’adulte, ce qui pourrait faire conclure à moins de chagrin ou de profondeur. Or, comme en dénotent les psychothérapies d’adultes, il semble que plus l’enfant est jeune au moment du deuil et plus le deuil a un impact sur son développement ultérieur, ce qui peut faire conclure à un ressenti profond.

La phase d’acceptation du deuil est extrêmement dépendante de la manière dont les parents vont dire la vérité et donner aux enfants des explications claires et précises sur le décès et ses causes. Les enfants qui manquent de vérité ou de clarté dépensent une énergie considérable à concevoir la réalité du décès et à élaborer des théories explicatives pour donner sens ou inventer une cause à l’inexpliqué. Tant qu’il n’a pas trouvé sens à ce qu’il vit, l’enfant ne peut pas entamer son deuil. La solution qu’il adopte alors souvent est de s’attribuer la responsabilité du décès et d’en vivre la culpabilité, avec ou sans symptômes associés.

Il s’agit soit de symptômes physiques rappelant la maladie ou le décès du frère ou de la sœur morte ou de chutes ou d’accidents par manque d’autoprotection, soit de symptômes psychologiques d’angoisse, d’autopunition et/ou de mise en échec.

De plus, la culpabilité de l’enfant peut être renforcée ou confirmée par celle de son parent. L’enfant est parfois implicitement ou explicitement tenu pour responsable du décès de son frère ou de sa sœur par ses parents ou ses proches, ce qui lui donne bien peu de possibilités de dépasser la culpabilité.

En ce qui concerne la phase d’idéalisation, elle se présente comme plus complexe que chez l’adulte : en effet, l’enfant idéalise le frère ou la sœur défunt, alors qu’il l’a probablement très souvent dévalorisé dans le passé, eu égard à la rivalité fraternelle toujours présente. Ceci confronte une nouvelle fois l’enfant avec son ambivalence et la culpabilité qui en résulte.

D’autre part, l’idéalisation du défunt s’accompagne d’une désidéalisation précoce ou brutale des parents : ceux-ci n’ont pas été les parents tout-puissants capables de protéger leur enfant contre tous les dangers, ils sont eux aussi vulnérables et impuissants.

Cette désidéalisation s’accompagne de moindre sécurité, voire d’angoisse pour certains, d’agressivité contre les parents pour d’autres, à une période de l’existence où les enfants chanceux peuvent consacrer toute leur énergie à leur développement parce que leur environnement leur assure un climat de sécurité qui permet l’insouciance.

L’enfant qui souffre est obligé de mûrir rapidement et de s’affronter aux réalités de la vie dans ce qu’elles ont d’implacable et d’inexorable (comme la mort). Leur maturation plus précoce s’accompagne d’une perte d’insouciance enfantine, perte irréversible que la plupart disent regretter, parfois amèrement. L’enfant endeuillé réclame parfois son droit à cette insouciance.

B., huit ans, est amené en consultation par sa mère inquiète de son silence à propos du décès récent de son frère aîné. Il me dit avoir accepté de venir me voir parce que cela lui permettait d’échapper à l’école pendant une demi journée. Quand je lui retransmets les inquiétudes dont sa mère m’a fait part, il me répond : «je sais que mon frère est mort, je l’ai dit à tous mes copains, et maintenant je joue ! »

B. réclame le droit à l’insouciance sans que nous puissions craindre un déni de la mort de son frère. Il signifie clairement son projet de consacrer toute son énergie à vivre sa vie d’enfant... et probablement son souhait de reprendre une vie normale où sa place de puîné ne serait plus compromise par une frère qui attirait à lui toute l’attention de l’entourage. La notion de résilience, récemment développée, pourrait amener le public à idéaliser l’enfant : celui-ci serait d’emblée capable de métaboliser des deuils comme s’il disposait de moyens particuliers ou exceptionnels, idée qui permettrait aux adultes de récupérer une image de l’enfant idéal ou de l’enfant tout puissant qu’ils n’ont pas pu être, ou avoir si l’on fait référence à l’enfant mort.

L’idée que l’enfant n’aurait pas besoin de soutien puisqu’il serait résilient serait extrêmement préjudiciable.

La résilience ne concerne qu’une partie minoritaire de la population d’enfants éprouvés et toute la littérature laisse accroire que les enfants qui se sont débrouillés tout seuls auraient volontiers fait usage d’un soutien judicieux de la part de leur entourage.

La phase de tristesse et de dépression est parfois moins perceptible chez l’enfant parce que ses émotions sont plus labiles et qu’il ne s’exprime pas toujours verbalement. Toute symptomatologie dépressive doit cependant alerter l’adulte, de même que des maladies à répétition, des régressions développementales et scolaires. Certains enfants endeuillés ou déprimés se réfugient devant leurs écrans de TV ou d’ordinateurs sans que leur passivité excessive inquiète leur entourage.

La résolution du deuil, c’est-à-dire le retrait des investissements et le réinvestissement d’autres relations ou activités met le frère ou la sœur dans l’obligation de développer suffisamment d’agressivité pour se détacher du défunt. Cela ne va pas sans réanimer l’ambivalence caractéristique des relations fraternelles et les fantasmes de meurtre.

L’ombre de Caïn le fratricide plane sur le frère ou la sœur endeuillés avec un cortège de culpabilité souvent inextricable. Parfois aussi, le décès du frère ou de la sœur est vécu secrètement (rarement explicitement) comme un soulagement, soit qu’il ait tenu un rôle indésirable dans la vie de l’enfant, soit que sa maladie ou sa problématique ait envahi la famille au point de ne laisser aux autres enfants qu’une place précaire.

Comment se donner le droit de survivre à son frère, et bien ?

Pour cela, il faut être capable de surmonter la culpabilité et l’angoisse des fantasmes de vengeance du défunt et de la société. Autant le deuil des autres ne peut se réaliser que si l’on assume la finitude du cycle de la vie, autant la survie pour soi-même ne peut s’autoriser que si l’on assume sa force et son envie de vivre malgré la mort des autres.

Quelquefois les frères et sœurs s’autorisent à vivre mais en se donnant une mission qui libère de la culpabilité ou comporte une fonction réparatrice. On observe régulièrement chez la fratrie endeuillée des choix professionnels qui se situent dans le prolongement des intérêts du défunt comme si un frère ou une sœur voulait perpétuer ainsi la mémoire du défunt ou terminer ses projets non réalisés. On observe aussi des choix professionnels réparateurs : métiers de soignants lorsque c’est la maladie qui a causé le décès par exemple.

Le frère ou la sœur appartenant à une même famille, partageant les mêmes parents et le même patrimoine génétique, l’enfant a parfois l’impression de devoir faire le deuil d’une partie de lui-même en faisant le deuil de son frère ou de sa sœur, ce qui le ramène pour une part au deuil d’une relation de type narcissique. Cette appartenance à une même famille, ce vécu de similitude entraîne aussi l’angoisse d’être atteint des mêmes maladies ou « contaminé » par des comportements ou des symptômes semblables et le bonheur d’appartenir à une famille peut se commuer en angoisse identitaire ou en infortune.

Soutenir la fratrie endeuillée

Comme pour l’adulte, le deuil d’un frère ou d’une sœur sera d’autant moins difficile à amorcer que l’enfant aura pu être prévenu du décès prochain de son frère ou de sa sœur, qu’il aura pu d’une manière ou d’une autre terminer sa relation avec lui et lui dire au revoir.

En ce qui concerne les différentes phases du deuil, il est important de donner à l’enfant des informations correctes et claires pour qu’il puisse accepter la réalité du décès, y attribuer une cause qui ne soit pas de l’ordre de sa responsabilité. Certains enfants à qui on dit la vérité persistent à élaborer des théories fantasmatiques, ce qui correspond à leur degré de maturité et d’immaturité. L’accompagnant peut leur refléter qu’il a bien entendu leur théorie mais sans la confirmer (« Toi, tu penses que... ») et laisser la discussion ouverte pour que l’enfant puisse évoluer dans son approche de la vérité au fur et chaque fois que sa maturation le lui permettra ou l’y obligera.

Pour authentifier le décès, et pour s’en créer une représentation, certains enfants souhaitent voir le défunt, le toucher, lui apporter un souvenir. On sait que les deuils des disparus sont les plus difficiles et un enfant qui ne peut participer aux habitudes sociales autour de la mort ni à aucun rituel ne bénéficie pas de la confirmation du décès par la communauté dans laquelle il est inséré. Le mort devient un disparu dont on peut espérer peut-être le retour et il serait infidèle d’en faire le deuil.

L’enfant aura peut-être aussi son propre rituel à proposer. En effet, chaque enfant aura sa manière personnelle d’aborder le cadavre et les rituels : toute attitude rigide qui écarte l’enfant ou au contraire l’encourage ou le contraint à ces confrontations risque de constituer une intrusion traumatique dans le deuil de l’enfant. Il est le seul à pouvoir dire s’il a ou non envie de voir son frère ou sa sœur défunte, s’il veut participer à un rituel ou non. Le devoir de l’accompagnant est simplement de lui assurer son soutien et sa présence si les démarches qu’il souhaite entreprendre l’angoissent ou s’il en est incertain. L’enfant devrait pouvoir choisir s’il veut être seul ou non, de qui il souhaite être accompagné, et s’il veut rester ou quitter la situation dans laquelle il s’est engagé et dont il ne peut prévoir les effets sur sa sensibilité.

Il est aussi important de mettre des mots sur le deuil et la souffrance des parents et de l’entourage pour éviter de laisser croire à l’enfant que ses parents déprimés ne l’aiment plus ou sont fâchés sur lui. L’enfant sera soulagé s’il sent ses parents soutenus et pourra s’occuper de son propre deuil, si on le lui reconnaît. Dans cet ordre d’idées, proposer à l’enfant un cadre de vie structuré ou des activités dans lesquelles il peut s’absorber, se distraire et grandir peuvent constituer des moments privilégiés qui compensent les nécessaires désorganisations de la famille et le caractère essentiellement déprimé du son climat.

Pour accompagner l’enfant lui-même, il sera important d’être attentif à l’apparition des symptômes mentionnés plus haut et de permettre à l’enfant d’exprimer quand il le veut ou le peut, comme il le peut et au moment ou cela lui convient toute une série de sentiments et de réflexions, parfois contradictoires. Si l’enfant s’exprime d’un manière destructrice pour lui-même ou pour l’autre, il s’agira alors de le canaliser pour lui permette d’exprimer son agressivité sans violence et qu’il puisse la réintégrer de manière constructive.

Enfin, assurer l’enfant de son droit de vivre malgré tout, écouter ses craintes, ses désillusions et sa difficulté de vivre lui apportera beaucoup de soutien. Mais l’essentiel est qu’il côtoie à ce moment des adultes eux-mêmes désireux de vivre malgré les drames que comporte toute existence, des adultes qui, par ce qu’ils sont, témoignent de la possibilité de surmonter les épreuves, de parier à nouveau le bonheur et de rester vivant malgré tout.

Extrait du livre intitulé "La mort d'un enfant" paru aux éditions Vuibert en 2006"

Pour les lecteurs qui souhaitent approfondir le sujet, Anne Debra vous propose l’intégralité de son article disponible sur notre site internet:

De plus, pour ceux qui maîtrisent les concepts de base de la psychologie de l’enfant, nous signalons la parution en 2008, aux éditions Dunod, du livre de René Kaës intitulé « Le complexe fraternel » entièrement consacré à l'étude de la fratrie. Il comporte un chapitre sur le décès dans la fratrie.


Les réactions

Par Carmelina Vullo, le 15 février 2011 à 02:03

bonjour je suis étudiante infirmière et je souhaiterai vivement pouvoir avoir accès à l'article intégral sur le deuil de la fratrie
merci


lie cassé

Par thierry rogel, le 27 février 2011 à 08:39

Le lien vers votre article ne semble pas marcher. Vous serait il possible de le redonner?

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