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La résiliance et l'enfant

La résiliance et l'enfant

Article bulletin

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Auteur :
Anne Debra

Thème :
Enfants

Date de publication :
Dimanche 26 Octobre 2008


Mots clés :
accompagnement, enfant

Depuis la parution du livre intitulé « Un merveilleux malheur » de Boris Cyrulnik, la notion de résilience est plus en plus évoquée dans le monde des soignants et des accompagnants.

La résilience est une notion empruntée à la physique et désigne l’aptitude d’un corps à résister à un choc . En sciences sociales, il désigne « la capacité à réussir, à vivre et à se développer positivement, de manière socialement acceptable, en dépit du stress ou d’une adversité qui comportent normalement le risque grave d’un issue négative ». (1)

La résilience serait donc une manière de se servir du « malheur » comme d’une épreuve pour progresser, de transformer la souffrance en réussite, tour de passe-passe qui susciterait bien vite en nous des reviviscences de pensée magique . En effet, même si, dans la confrontation aux réalités de la vie, nous avons du renoncer à être tout, à pouvoir tout et à rendre notre environnement entièrement conforme à nos désirs, la nostalgie de cette toute- puissance nous amènerait bien vite à conférer à la résilience un caractère de merveilleux : certains individus seraient capables de résister aux chocs de la vie ; certains, tout de même, seraient invulnérables, ce qui panserait tant soit peu nos blessures. Ceci n’est pas sans conséquence sur nos attitudes vis à vis des enfants qui sont habituellement les supports privilégiés des besoins de revanche des parents et des adultes sur les blessures portées à leur image par le décours de leur existence( blessures narcissiques, disent les psychologues).

Tous les parents en effet rêvent un jour ou l’autre que leur enfant devienne ou accomplisse ce à quoi ils ne sont pas arrivés, comme si l’enfant, lui, allait être à l’abri de la réalité et disposait automatiquement des ressources qui ont fait défaut à leurs parents. Cette image d’un enfant idéal, capable de tout et invulnérable, fait croire à trop de gens que les enfants résistent à tout ou sont capables de traverser des épreuves ou des catastrophes sans s’en rendre compte. La notion de résilience risque alors d’être « récupérée » pour justifier une attitude qui consiste à ignorer ou à dénier la souffrance de l’enfant, que ce soit celle qui est liée au traumatisme subi ou celle qui résulte des efforts importants qu’il a à fournir pour poursuivre son développement.

Or, la résilience n’est ni automatique, ni systématique : elle ne se met pas en place tout le temps, ni sur tous les plans de l’existence ; elle n’est ni déterminée, ni invariante. Les enfants souffrent lorsqu’ils sont pris dans des conflits ou confrontés à des événements catastrophiques. S’ils semblent indifférents ou qu’ils restent silencieux, c’est qu’ils sont sidérés ou paralysés par l’événement ou encore qu’ils protègent leur entourage qu’ils sentent déjà fragilisé. Dans tous les cas, les dessins qu’ils réalisent ultérieurement ou les récits qu’ils font de leurs souvenirs démontrent la présence d’émotions et de souffrances évidentes.

Quelques questions se posent alors, auxquelles il y a peu de réponses définitives dans l’état actuel des connaissances : dans quel contexte parle-t-on de résilience, qu’est-ce qui permet à l’enfant d’être résilient et qu’est-ce qui l’en empêche, comment faciliter la résilience chez l’enfant, quels sont les processus qui constituent la résilience et à quel prix ?

Dans quel contexte parle-t-on de résilience ?

La plupart des auteurs considèrent que le résilient fait face à un traumatisme, terme qu’ils explicitent selon diverses théories, qu’il s’agisse de théories psychanalytiques ou de théories psychiatriques à propos du stress (post-traumatique notamment). De manière synthétique, le traumatisme pourrait être décrit comme une effraction violente, un envahissement destructeur de la vie de la personne par un événement qui peut , de manière interne, susciter des déchaînements émotionnels déstructurants, et de manière externe, le confronter soit à une catastrophe dans la nature ou dans son corps, soit à la sauvagerie, le meurtre ou l’abus qui font disparaître tout fonctionnement civilisé garanti et toute tradition culturelle. Le résilient a le plus souvent été confronté à la perte ou au risque de perdre son intégrité physique(maladies, génocides, préjudices) ou psychique (carences et préjudices affectifs graves) et la permanence de son environnement physique(catastrophes naturelles, guerres) ou humain ( perte de parents, séparation de sa communauté).

Les relations particulières entre maladie, deuil et résilience chez l’enfant seront envisagés dans la formation qui aura lieu prochainement à ce sujet.

Qu’est-ce qui permet d’être résilient ?

Plusieurs facteurs entrent en jeu pour rendre la résilience possible :

  • des facteurs familiaux comme la santé mentale des parents et la manière dont ils ont investi leur enfant depuis avant la naissance pour lui donner des sentiments de sécurité et de valeur de soi.
  • des facteurs éducationnels qui s’avèrent être les plus décisifs : en effet, si dans les deux premières années de la vie qui sont les plus importantes pour la construction psychologique de l’individu, l’enfant a bénéficié de relations attentives et adéquates avec ses parents sans qu’interviennent de ruptures ou d’événements destructeurs mal gérés ou ingérables, il peut développer un sentiment de sécurité et de confiance en soi et dans les autres, un sentiment d’estime de soi et une confiance dans sa capacité à provoquer des événements et des réactions chez les autres. L’enfant résilient a une image suffisamment positive de lui pour faire le pari de se sortir d’une situation à risque, de réussir à maîtriser un changement. Il s’appuie sur un vécu positif antérieur de réussite ou de valorisation pour en imaginer un autre et le concrétiser. Lorsque la famille n’a pas pu assumer ce rôle, certains enfants s’appuient alors sur un rencontre avec une personne extérieure qui les gratifie, les valorise ou leur permet de vivre une expérience compensatoire ou d’en découvrir un modèle. B. Cyrulnic cite l’exemple d’une petite fille empêchée par son père de poursuivre des études et qui a pu malgré tout se construire une vie professionnelle brillante en s’appuyant sur une phrase de l’institutrice qui l’avait quittée en disant à son père : « Je suis convaincue qu’elle peut y arriver».

On sait d’autre part que la manière dont les parents de l’enfant ont vécu, élaboré, clarifié ou caché les événements traumatisants va influencer la manière dont les enfants vivront et métaboliseront ces mêmes événements, l’enfant se trouvant habituellement dans un fidélité à ses parents qui lui feront adopter leurs attitudes, voire leur silence ou leurs symptômes post-traumatiques.

  • des facteurs de développement : « Ne pourront se sauver que les enfants qui savent rêver », écrit B. Cyrulnik, faisant ainsi allusion aux possibilités cognitives et affectives dont dispose l’enfant pour comprendre ce qui lui arrive, lui donner sens et le colorer affectivement.

Le développement de l’enfant étant progressif, on peut s’attendre à des possibilités d’élaboration de l’événement très différentes selon les âges, allant des théories infantiles classiques ou personnelles à la compréhension rationnelle. Certains enfants ont tendance à étouffer l’émotion, à « désaffectiser » leur vécu pour moins souffrir mais au prix d’une extinction de toute leur vie affective et d’une limitation de leurs relations à des échanges rationnels ou fonctionnels . D’autres enfants laisseront les émotions les envahir ou les paralyser. Pour beaucoup, la mémoire de l’événement est parcellaire et liée aux épisodes qui ont provoqué son émotion. D’autres encore restent sidérés, pétrifiés, incapables d’aborder sans aide extérieure les sentiments ou les réactions que la remémoration soulèverait en eux.

Comment alors accompagner l’enfant confronté au traumatisme et favoriser sa résilience ?

Au niveau individuel, l’enfant a évidemment besoin d’un environnement qui pallie aux carences dont il souffre et lui offre des substituts parentaux sans lesquels il ne pourrait poursuivre son développement. Par rapport aux événements traumatisants, il a besoin de parler, d’exprimer, de représenter ce qu’ils a vu ou vécu, et cela en revivant et en partageant ses émotions. Celui qui écoute l’enfant est alors témoin de l’horreur lorsqu’il a été confronté à des événements violents ou déshumanisés ou de la honte lorsqu’il s’agit d’événements pervers. Ce qui permettra à l’enfant de rebondir, c’est d’être accueilli par un être humain qui, en dehors de toute attitude voyeuriste, pourra l’entendre jusqu’au bout sans être détruit et sans interrompre la relation, quoi qu’il ait à raconter.Mais où trouver les adultes qui peuvent entendre des horreurs et jusqu’à quel point ? Les adultes ont eux aussi besoin de se défendre et de se protéger. C’est pourquoi tant d’enfants se taisent, dans le souci de ne pas détruire l’adulte qu’ils sentent ébranlés par leur récit ou de peur d’être soit rejetés pour ce qu’ils représentent d’insupportable, soit figés dans une image stéréotypée du rescapé, ce qui leur enlève la possibilité d’être reconnus dans leur vécu personnel et dans ce qu’ils sont d’autre. q Seul l’adulte suffisamment préparé et soutenu par ses pairs pourra alors accueillir le récit de l’enfant sans être menacé et sans que l’enfant se sente dévalorisé, une image positive de soi étant, semble-t-il, le moteur principal de la résilience.

Quel sont les processus à l’œuvre dans la résilience ?

Le résilient est un « battant » : il exerce sa combativité dans la compréhension de sa situation, dans l’action, la réparation, voire la revanche, la construction, l’excellence et la responsabilité. Il contrôle sa situation et il réussit, le plus souvent de manière acceptable socialement, ce qui renforce sa confiance en soi, parfois jusqu’au triomphalisme. Mais on peut se demander ce qui se cache derrière ces remparts de réussite si l’on sait que les traumatismes sont générateurs de souffrance et de haine. On peut concevoir que la haine ait trouvé une issue ajustée dans la combativité et l’activité, mais qu’en est-il de la souffrance ? Est-elle tout simplement déniée, isolée, masquée par une agitation permanente ou des idées de grandeur (défense maniaque) ? Le résilient se clive-t-il en deux pour ne ressentir qu’une partie de ses émotions ? Et comment s’accommode-t-il des gens et des choses qui lui rappellent les événements vécus, de la honte d’être heureux dont se plaignent certains, ou de la culpabilité du survivant ? Comment a-t-il redessiné son identité après le traumatisme ? Qu’est-ce qui différencie la personne résiliente de celle qui masque sa souffrance par l’ activisme, aussi ajusté qu’il fût ?

Tout dépend probablement de la manière dont le résilient a reconstruit sa vie et son identité :est-il simplement dans la répétition permanente et épuisante d’un camouflage, d’une pseudo reconstruction, même socialement adaptée, ou a-t-il œuvré à remanier son identité en y intégrant les événements vécus ? Et comment peut-on intégrer l’insupportable, l’horrible, l’indicible ou l’inimaginable ? On observe que la résilience s’ancre souvent dans un processus de représentation artistique transformateur de l’événement (littérature, théâtre notamment) ou dans un processus de recréation de soi avec celui qui peut écouter jusqu’au bout . La résilience semble être le fruit de la créativité humaine, de la capacité à imaginer, à élaborer, à transformer pour que l’événement traumatisant puisse prendre des formes à nouveau assimilables et transmissibles dans le contexte culturel d’une civilisation .La personne blessée peut ainsi renouer avec son identité et sa culture en puisant dans les ressources accumulées précédemment, notamment la construction de relations qui lui ont procuré une assurance dans la vie. La plupart des communautés touchées par la destruction instaurent à nouveau des rites qui replacent la population blessée dans une tradition culturelle, à l’abri de la sauvagerie. Encore faut-il que les rescapés se permettent de réinterpréter et d’incarner ces traditions d’une manière personnelle et évolutive, sans quoi ils seraient confinés dans une fidélité stérile à une mémoire intouchable et pétrifiée, qui en mourrait.

Face à la réalité implacable, il reste à l’être humain la possibilité de transformer, de recréer, pour peu qu’il puisse en rencontrer authentiquement un autre, soit par le biais d’une relation restauratrice, soit par le biais d’échanges culturels permettant de renouer avec la civilisation.

Que reste-t-il des blessures ?

Toute blessure laisse des cicatrices, des traces qui à la fois s’impriment dans une vie et à la fois la modèlent ou la font changer de trajectoire . Le résilient a souvent à la fois renoué avec les ressources de son passé et réorienté sa vie de manière compensatrice, restauratrice et réussie. Alors, d’où vient cette agitation qu’on lui prête ? Y aurait-il toujours un reste de souffrance à fuir ou à camoufler ? A ce propos, Boris Cyrulnik écrit : « ceux qui survivent dans une brume insensée sont contraints à la quête du trésor, sous peine de désespoir. » (1)

Peut-être le résilient s’agite-t-il plus dans cette quête de sens parce qu’il a connu l’insensé de la folie ou de la fureur des hommes ou de la nature. Ou parce qu’il est délogé à jamais de tout sentiment d’invulnérabilité et de toute tranquille certitude…ou parce qu’il a gardé la force de croire que le trésor existe, mais ailleurs… ou en lui ?

Anne Debra

Psychologue clinicienne et formatrice au Cefem.

Bibliographie

Cyrulnik B. : Un merveilleux malheur, Ed. Odile Jacob, 1999.

Les vilains petits canards, Ed. Odile Jacob, 2001

De Clerq et : Les traumatismes psychiques, Ed. Masson,

Fischer G.N. : Les blessures psychiques, Ed. Odile Jacob, 2003

Hanus M. : La résilience, à quel prix ?, Ed. Maloine, 2001.


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