
Auteur :
Anne Debra
Thème :
Enfants
Date de publication :
Dimanche 26 Octobre 2008
Mots clés :
deuil, enfant
Dans un article précédent, nous avons illustré comment le deuil d’un parent s’avère tributaire de la constitution de la relation de la personne endeuillée avec ses parents qui sont ses premiers objets d’amour.
Dans ce présent article, nous expliciterons en quoi le deuil d’un parent rappelle pour l’endeuillé la problématique de l’adolescence.
A l’adolescence, il semble que l’ensemble de la personnalité de l’enfant se remanie, comme s’il s’agissait de défaire une personnalité construite essentiellement sur les modèles parentaux pour en reconstruire une qui soit plus mûre physiquement et psychologiquement plus personnelle.
L’adolescent se trouve confronté à des tâches psychologiques importantes qui sont essentiellement la différenciation d’avec ses parents et la constitution de son identité propre.
La différenciation
L’adolescence est une période de transition, de passage entre l’enfance et l’âge adulte. Les rites de passage à l’âge adulte dans les sociétés traditionnelles font bien apparaître la nécessité d’un double mouvement de ségrégation et d’agrégation : les adolescents y sont d’abord séparés de leur famille et sont ensuite réintégrés à leur communauté après avoir passé des épreuves, c’est-à-dire avoir fait preuve de leur aptitude à endosser un statut d’adulte.
Ce double mouvement se retrouve également mais de manière moins apparente dans l’évolution de l’adolescent qui cherche d’une part à mettre la distance entre ses parents et lui pour s’en différencier et d’autre part à se définir une identité propre.
L’adolescent livre donc un combat de héros pour sortir du giron parental et s’en différencier, après quoi il lui faut construire pierre par pierre cette identité qui lui permettra d’être lui, c’est-à-dire un être humain à la fois unique et à la fois suffisamment socialisé pour gérer des expériences et des contacts humains évoluant pour son bénéfice et celui des autres.
Nos adolescents ayant peu de possibilités de vivre des rituels de passage aussi officiels et aussi explicites que dans les sociétés traditionnelles, la différenciation se fait par le biais de conflits, d’affrontements et d’oppositions largement décrits dans la littérature psychologique.
L’enfant qui était sorti de la petite enfance en tenant son parent et/ou son pédagogue pour un modèle, souvent idéalisé par ailleurs, se retourne contre son modèle, cesse de l’idéaliser, le critique ou le dénigre : il lui faut faire place pour une identité qui soit sa propre création.
L’identité
L’identité de l’adolescent se constitue d’une mosaïque d’éléments cueillis tant dans l’identité de leurs parents et ancêtres que de leurs pairs, de leurs idoles, de leurs guides pédagogiques, de leurs moniteurs de loisirs, ou de personnages appartenant aux patrimoines culturels avec lesquels ils sont en contact.
L’identité est aussi le produit de multiples expériences personnelles, de valeurs et de priorités personnelles ou adoptées, de savoirs et savoir faire, de modes d’existence tantôt choisis, tantôt imposés par les vicissitudes de l’histoire de la personne, de formes de sensibilité ou de relations nouvelles ou élaborées depuis le début de la vie.
L’identité est aussi une notion paradoxale à plusieurs égards :
- elle est à la fois permanente tout au long de la vie mais aussi en permanente transformation.
- elle est pour une part constituée d’un composite d’éléments extérieurs intégrés mais est ce qu’il y a de plus unique et de plus personnel pour chaque individu.
- elle constitue l’essence de ce qui pourra se partager pour faire lien, pour tisser des relations familiales et sociales, mais semble ne pouvoir trouver sa forme que dans l’opposition et le conflit
- l’identité de l’adolescent se définit essentiellement dans la différentiation ou dans l’opposition aux modèles parentaux mais s’appuie pendant un certain temps sur l’identité uniforme du groupe de pairs auquel il appartient.
- l’identité est à la fois unique et personnelle mais elle comporte un « fond commun » qui permet aux individus de se ressembler suffisamment pour pouvoir se comprendre mutuellement et échanger.
Arrivé à l’âge adulte, l’adolescent ne sera plus seulement un fils, un petit-fils, un frère, un demi-frère, un cousin, un neveu ou un ami, mais aussi époux, père, et professionnel.
Pour maintenir son identité unique, pour qu’il évite de devenir une copie conforme de ses parents, l’adolescent, et l’adulte ensuite, devra réaliser, maintenir et cultiver la différence dans son art de vivre en face de toute cette famille à laquelle il a appartenu et dans laquelle, dans le meilleur des cas, il reste intégré et puise des ressources et du soutien.
La construction de son identité reste donc un travail permanent tout au long de la vie.
Quand le parent devient malade, malade mental, dépendant ou mourant, il n’y a plus personne à qui s’affronter. Le parent gênant, critiqué, à dés-idéaliser ne peut plus ou plus autant maintenir le conflit ouvert et dynamique : il laisse la place à ses successeurs et les plonge dans une nouvelle crise d’identité : l’enfant devient le soutien, le parent responsable de son propre parent défaillant, le garant des relations familiales, le gestionnaire ou le décideur.
La défaillance du parent oblige certains à cesser de les idéaliser, si ce n’était déjà fait à l’adolescence. D’autres continuent à idéaliser ce qu’était le parent dans le passé ou restent admiratifs devant les attitudes du parent confronté à la vieillesse. Certains pourtant ne peuvent faire le deuil d’un parent idéal ou supporter la déchéance du parent qu’ils agressent alors parce qu’il ne représente plus ce parent sécurisant, ce personnage estimable dont ils étaient fiers et qui maintenant leur fait honte. D’autres profitent de la dépendance du parent pour régler des comptes, s’arroger un pouvoir sur eux, leurs relations ou leurs biens. D’autres encore n’ont pu accéder à l’autonomie et à la responsabilité et fuient la situation ou le parent lui-même.
A la mort du parent, la dynamique de l’adolescence s’éteint dans sa dimension réelle mais reste vivante dans sa dimension relationnelle, intériorisée cette fois.
Dans la réalité en effet, il n’y a plus de parent à faire tomber de son piédestal ou à tenir en respect : le parent est tombé de lui-même, il a disparu de manière irréversible, obligeant ses enfants à renoncer ou à intérioriser la dynamique relationnelle qui s’était établie avec lui.
Son absence dans la réalité va remanier l’identité de l’enfant qui se trouve automatiquement un pas plus loin dans la succession des générations et venir solliciter à nouveau le travail de différenciation entrepris. En effet, les habituels mouvements émotionnels et pulsionnels du deuil se doublent des questions de loyauté, d’identité, d’appropriation (au sens propre et au sens figuré) et de liberté avec tous les vécus émotionnels qui en découlent.
La loyauté
Dans les situations les plus saines, les enfants pourront se donner le droit de maintenir un positionnement différent de celui du parent décédé et légitimer pour eux-mêmes et pour les autres des opinions, des valeurs, des croyances ou des intérêts différents. Mais une relation névrotique peut amener l’endeuillé à se profiler dans une identité en tous points conforme au parent défunt. Il peut aussi se sentir dans une pseudo liberté parce qu’il n’est plus obligé d’affronter son parent dans la réalité (il n’est pas question ici de parents gravement pathogènes dont le décès peut être vécu comme un réel soulagement par leurs enfants).
Une relation névrotique peut aussi générer une culpabilité angoissante, surtout quand les conflits avec le parent sont restés non résolus ou ont donné lieu à des trahisons.
A la mort du parent, les acquis de l’adolescence peuvent donc vaciller : pour maintenir son identité propre et différente, l’adulte endeuillé va très souvent devoir se repositionner non seulement dans sa relation intérieure avec son parent mort, mais aussi dans ses relations familiales et dans la réalité concrète.
Les promesses faites au mourant sont un exemple de la difficulté de maintenir une fidélité à soi-même en même temps qu’une loyauté à son parent défunt. Ces promesses concernent habituellement le maintien ou la prolongation de ce qui constituait l’identité du mourant et les relations ou les réalisations de son existence. Par identité du mourant, nous entendons ses croyances, valeurs et attitudes qu’il demande à son enfant d’adopter et de perpétuer. Par relations et réalisations, nous entendons ses rôles et responsabilités familiales qu’il délègue à un ou plusieurs de ses enfants, notamment par rapport à un membre de la fratrie en difficulté. Il peut aussi s’agir de rôles ou responsabilités professionnelles et sociales. Les promesses par rapport aux réalisations de son existence peuvent aussi concerner le patrimoine acquis ou déjà hérité de la génération précédente.
D’autres promesses obtenues ou arrachées concernent le changement d’attitude, de conviction, de relation ou d’activité de l’enfant : si certaines d’entre elles sont dynamisantes, d’autres s’avèrent illégitimes, surtout quand elles sont susceptibles de ramener l’enfant dans un profil qui ne convient qu’au parent, un « droit chemin » qui oblige l’enfant à régresser sur le chemin de la différenciation.
L’identité et la culpabilité
L’enfant va-t-il pouvoir maintenir son identité et sa différence face au mourant et à la pression sociale de l’entourage qui le juge, ou bien lui donne la responsabilité et le pouvoir de laisser partir le mourant « en paix ». Il faut pour cela avoir assumé profondément son identité comme juste (au sens de « ajustée ») et sa différence comme légitime. Il faut aussi avoir pu reconnaître et accepter l’identité du parent sans qu’elle constitue encore une menace pour son identité propre. Enfin, il faut être sorti du combat identitaire avec son parent sans s’être senti vaincu, blessé ou non reconnu - ou l’avoir assumé - pour éviter que la haine, le ressentiment ou le sentiment de non-valeur parasitent les relations avec le mourant au moment où il sollicite une promesse, légitime ou non. De même après le décès si une promesse obtenue par le parent avant sa mort s’avère illégitime ou inadéquate.
Dans le cas contraire, l’agressivité et/ou la dépression qui sous-tendaient la relation et qui restent non assumées alimentent une culpabilité paralysante et source de nouvelles défaites.
La liberté entre appropriation et la contridentification.
La question qui se pose à des degrés divers à tout enfant qui a perdu son parent concerne finalement son positionnement par rapport à son héritage moral et physique : à partir de ce qu’il est devenu, à savoir, à partir de l’identité qu’il a pu construire en face de son parent, l’enfant adulte pourra-t-il se donner la liberté de choisir ce qu’il fait de ses héritages ? Les écueils les plus flagrants sont la docilité extrême et le combat jamais achevé avec un parent sur qui est projetée une image unilatéralement négative, autrement dit : reproduire l’existence de son parent ou rester dans une opposition sans fin, dans une contridentification où le parent reste en fin de compte la référence. Mais entre ces extrêmes se posent des questions subtiles d’appropriation et de tri qui ne sont pas toujours d’ordre conscient. Le deuil d’un parent se double d’une réminiscence et d’une remobilisation des problématiques adolescentes et ce avec d’autant plus d’acuité qu’il s’agit cette fois de réalité. N’est-ce pas justement ce qui caractérise le passage de l’adolescence à l’état adulte, à savoir passer du rêve à la réalité, réaliser ses rêves ou au moins certains d’entre eux, ce qui nécessite indépendance d’esprit et capacité d’affrontement ?
Comment dès lors, dans la réalité concrète et le contexte psychosocial des moments qui suivent le décès du parent, l’enfant pourra-t-il choisir de s’approprier ou se réapproprier des biens, des fonctionnements ou des valeurs parentales sans craindre « d’entrer dans le moule » si ce n’est grâce à la conviction ou l’expérience d’une liberté personnelle dans l’interprétation et l’utilisation de ces héritages ?
Autrement dit, il est possible de ressembler terme à terme à son parent dans plusieurs domaines tout en ressentant ces traits communs d’une manière différente de son parent et en l’intégrant dans sa propre identité : être petit peut être un problème pour le père et non pour le fils, être « fort en thème » comme son père ne suppose pas qu’on utilise la même compétence dans la même profession ou de la même manière.
D’autre part, comment l’enfant peut-il se permettre de refuser ou de trier ces mêmes héritages de manière sereine si ce n’est par un positionnement apaisé face à l’image du parent défunt ? Ceci suppose l’assomption de son agressivité de manière à ce qu’elle constitue un instrument d’autonomie et d’assertivité .
Avant son décès, la mère de Madame S. s’inquiète de ce que deviendront ses meubles auxquels elle est très attachée. Madame S., qui souffre d’un alcoolisme plus ou moins stabilisé et idéalise sa mère de façon importante, tente de l’apaiser en lui promettant de les conserver. Elle tient promesse et conserve des meubles qui ne lui sont d’aucune utilité jusqu’au moment où elle est obligée d’envisager de les revendre en prévision d’un déménagement. La culpabilité l’envahit et un nouvel épisode d’alcoolisme l’amène à l’hôpital, ce qui lui évitera d’assister à l’enlèvement des meubles à son domicile.
Si le deuil d’un parent laisse le plus souvent l’endeuillé dans un profond désarroi, il n’est pas inutile de regarder cet événement comme une crise existentielle et une source de développement pour l’adulte.
La mort d’un parent qui survient pendant l’enfance ou l’adolescence laisse l’enfant démuni pour poursuivre son développement affectif et il est évident qu’il devra trouver dans la personne d’un substitut parental un partenaire avec qui continuer la construction de sa vie relationnelle jusqu’à ce qu’il soit arrivé à l’étape adulte.
Quant aux adultes, leur « développement » psychologique est moins étudié, comme s’ils menaient une existence linéaire entre la fin de l’adolescence et le début de la vieillesse, âge qui, par contre, est de plus en plus investigué. Pourtant, d’après les quelques auteurs qui s’en sont préoccupés (E. Erikson, C.G. Jung, par exemple), la vie d’adulte est elle aussi jalonnée de crises de développement. C’est peut-être en ce sens que nous pourrions regarder le deuil du parent : le deuil du parent pose à nouveau la question de nos aptitudes relationnelles et de leur évolution possible.
C’est peut-être un événement capable de faire sombrer l’endeuillé dans la détresse mais aussi une occasion, comme à chaque moment de crise, de faire retour sur soi et sur sa propre identité. L’identité est le résultat de tous les acquis que les générations qui nous précèdent nous ont transmis et en même temps, elle est une œuvre unique, personnelle et autonome. Chaque moment de crise nous oblige ou nous permet de la recréer, même si c’est dans la douleur, celle du deuil d’un parent par exemple.
D.W.Winnicott : Jeu et Réalité, Gallimard,1975, p.90.
B.Golse : Le développement affectif et intellectuel de l’enfant, Masson, 1992, p.81.
D.W. Winnicott : Jeu et réalité, Gallimard,1975, p.13.
R. Spitz : De la naissance à la parole, PUF, 1973, p. 214.
D.W. Winnicott : Jeu et Réalité, Gallimard,1975, p. 153
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