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Thème :
Développement de soi
Date de publication :
Samedi 8/12/2007
Mots clés :
éthique, souffrance
Tempérer la douleur du monde
Un livre, un titre au cœur de notre actualité ! C’est d’ailleurs par une citation d’Albert Einstein que l’auteur nous invite à le suivre dans ses entretiens avec Jean-Philippe Caudron, rédacteur en chef de « la vie » :
« Le monde est trop dangereux à vivre, non à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire ! »
L’auteur de cet ouvrage décapant est médecin, chercheur, professeur, ce qui s’appelle « un grand patron » que les maladies infectieuses et tropicales mobilisent «sans relâche ». Le terme est à prendre au sens littéral si l’on sait que le professeur Gentilini, bien qu’atteint par la limite d’âge fixée à soixante-cinq ans, est toujours en charge de son enseignement sur le paludisme et le sida, directeur de diverses instances et président de la Commission Sida de l’Académie Nationale de Médecine.
A cette liste non exhaustive, il faut ajouter un fleuron à nul autre pareil : la paternité de neuf enfants adoptifs dont il dit qu’elle constitue la partie positive de sa vie d’homme.
Que nous dit Gentilini quand il nous intime de « tempérer la douleur du monde » ?
Que le malade a toujours raison de ressentir ce qu’il ressent.
Que sur le sida, il n’y a qu’un message à délivrer : tu ne jugera pas.
Qu’il est insupportable que le poids des habitudes, des conformismes et des dogmes pèse plus lourd que le poids de la souffrance humaine.
Que toutes les catégories de malades sont dignes du même intérêt, mais qu’une catégorie de sidéens qui ne tiennent pas compte de leur séropositivité connue d’eux, et n’en informent pas leur partenaire, sont des criminels.
Que la lutte pour le pouvoir et pour l’argent pervertit nos démarches.
A Caudron, qui lui demande pourquoi le beau le fascine tant, il répond que c’est au nom de la souffrance et de la mort, celle-ci vécue comme « attentatoire à son métier ». D’où l’impérieuse nécessité de trouver le « beau » comme il chercherait un contre poison à l’inéluctable.
Est-il pessimiste quand il avoue que : "peu de morts sont sereines et que rares sont ceux qui meurent dans un souffle" ?
Avec Gentilini, nous sommes loin de certaines idéalisations répandues autour de la mort et des mourants. Résolument opposé à l’acharnement thérapeutique qu’il estime être une tentative malhonnête, il l’est tout autant à l’euthanasie dont il reconnaît la pratique en certaines circonstances où « le médecin décide face à sa conscience, face à la loi qui lui est imposée, face aux situations vécues, coup par coup… »
Mais encore, dans ce grand siècle finissant où les turbulences ne font que commencer, s’élève une voix en colère (il en est d’autres, beaucoup d’autres) pour fustiger quiconque prétendrait que ce n’est pas son problème ! Pas son problème de tempérer la douleur du monde ! »
« C’est toujours mon problème », tonne Gentilini, capable de s’émouvoir devant un arbre, un enfant, voire un bruit, celui que fait le jour, celui qui perce la nuit de nos indifférences.
Tempérer la douleur du monde, de voir qui nous habite et devrait hanter nos engagements malgré la fragilité de nos limites et l’obstacle de nos impuissances, celle-ci ne pouvant servir d’alibis à nos indifférences.
A chacun d’ouvrir ses yeux, de tendre son oreille et de prendre son droit à la parole pour que ce qui n’est pas son problème, le devienne.
Pas de grands mots, implore Gentilini, mais surtout pas de résignation, jamais, parce que la résignation, c’est la mort, autrement mortelle que l’acte de mourir. Le devoir de résistance est l’urgence de notre temps, aussi nécessaire à l’humanité, la nôtre, que notre « pain quotidien », pour faire de nos jours ordinaires du beau, du bien, du bon.
Lue la dernière page de cet ouvrage incantatoire, le lecteur soupire.
L’on doit à Paul Valéry l’ampleur de ce mot « il est rare de penser à fond sans soupirer »
Gentilini ajouterait : « sans s’engager… »
Claire Kebers