
Recension de :
Equipe
Thème :
Développement de soi
Date de publication :
Samedi 15/12/2007
Mots clés :
« Les vraies larmes donnent son temps de parole au silence »
Quand nous pleurons, l’invisible « s ‘écrit sur nos visages en s’incarnant et en s’effaçant »
Artiste lyrique, haute-contre et dirigeant de l’ensemble baroque « les passions de l’âme » qui s’est produit en France et qu’il dirigea jusqu’à son décès d’une tumeur du cerveau à l’âge de 37 ans, Jean-Loup Charvet a accompagné cet écrit d’un CD de certains de ses plus beaux derniers accompagnements. Il nous donne aussi rendez-vous « quelque part dans l’inachevé ».
Il croise la peinture, la littérature, la musique baroque, les larmes étant la plus belle métaphore du chant de la musique à l’écoute du silence. Il menait depuis des années une recherche sur le sens de l’âme à l’époque baroque, historien des larmes, elles lui échappèrent. Il définissait sa recherche et sa pratique artistique comme une extase méthodique.
La larme manifeste l’expérience intime mais ne peut en rendre que la transparence, l’évanescence.
Larmes sèches des pleurs sans larmes, ou d’une marque ténue, à l’écoutant de déchiffrer ses silences.
Don des larmes qui ouvre également la possibilité pour l’autre d’exprimer ses sentiments ou d’écouter en respectant l’autonomie des larmes qui se donnent, se reçoivent.
« La larme est du domaine de la certitude profonde, de la clarté reçue » mais en même temps nous perdons nos larmes, quelque chose s’efface par leurs forces.
L’auteur nous raconte également l’histoire des larmes, par exemple de ces larmes dont « le baroque fit l’éloquence discrète de son âme, le tendre langage de son cœur »
Il passe en revue des opéras, des mystiques qui décrivent, par exemple, jusqu’à 12 types de larmes, distinguant entre autres la passion des larmes, la douleur et la tristesse.
« Jusqu’à la fin du 18ème siècle, l’homme ému n’a pas honte de pleurer. Il y a une intimité quotidienne des larmes »
On retrouve une « gastronomie mystique » qui a à voir avec la « sensibilité des passions »
Sensibilité qui peut amener l’autre, soit tel Ottavio de Mozart à s’approprier les soupirs et les larmes de son aimée : « ses pleurs sont miens », soit au contraire à les entendre.
Aussi à partir du 17ème siècle on observe une « communauté d’essence entre le féminin et le masculin, l’homme raffine sa virilité primitive »
Par contre, à la fin du 18ème siècle, les larmes célèbrent « le signe de leur différence… l’homme sera confiné dans une image unique de sa virilité,… on opposera celle qui pleure à celui qui ne pleure jamais » abandonnant ainsi ce qui peut être le langage le plus doux.
Pas de jugement sur cette passion, d’ailleurs « passion et raison se relaient, se secondent », la larme prolongeant le raisonnement qui ne peut plus que se taire ou alors, parfois elle le fait naître.
« On ne sait plus si c’est la sensibilité qui est pensée ou la pensée qui est sensible » sans être pour autant « prouesse intellectuelle » mais pensée qui me touche.
Ainsi la larme se livre par « la structure intérieure, les relations intimes et voilées entre le corps et l’âme »
Par ailleurs, « ce que l’écriture est à la pensée, la larme l’est au sentiment. Elle est une calligraphie de l’émotion ». Dans les différents exemples donnés sous forme de textes, de partitions, de support sonore, l’écriture opère « un mélange subtil,… créateur entre l’encre et les larmes »
A l’extrême, pleurs et rires sont en synchronie : « deux pôles éloquents »
Alternance également entre le bas et le haut : les larmes tombent mais aussi sont suspendues ; délivrées et délivrantes.
« Mais on ne tombe pas plus en larmes qu’on ne s’élève en larmes ; on fond en larmes, preuve d’une parole incarnée : la larme vient du corps mais n’est pas exactement du corps : « une chair est aimée par l’âme ou une âme fréquentée par la chair ».
« L’âme a des vertus qu’elle ne peut mettre en exercice sans les organes corporels »
Mais le vrai lieu de la larme est dans le silence, tel « l’éloquence muette », l’intitulé d’un des chapitres : comme « l’aveugle voit l’invisible »
« Le gémissement est le cri du silence ». La larme se voit mais parle, elle est une voix, condition de toute parole. « Voir la voix… c’est en écouter l’image »
Même à ne plus voir la larme elle peut se faire entendre, notamment par les vibrations qu’elle nous fait entendre, son et lumière procédant par vibrations.
Il existe une éloquence du silence, les larmes interrogeant le discours, atteignant le cœur comme elles partent du cœur. « Les larmes existent… au delà du silence…alors » Et « plus elle est discrète,…plus elle effleure, plus elle est touchante et opère un discernement » là où elle peut être reçue par une présence
« Nous ne pleurons que pour que notre joie soit complète »
« Cette sorte de joie qui fait pleurer » comme s’intitule un autre chapitre qui commence par ces mots : « pleurer est une autre manière de voir, d’entendre, de parler, mais aussi et tout simplement d’aimer »
Les larmes sont alors parfois délicieuses parce qu’elles déchargent d’un fardeau inutile « afin que notre bonheur soit démultiplié » par cette énergie jubilatoire de la larme.
Recension proposée par J.L.Deconinck
L’éloquence des larmes
L’éloquence des larmes