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Perdre un parent dans l’enfance

Perdre un parent dans l’enfance

Article bulletin

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Auteur :
Anne Debra

Thème :
Deuil

Date de publication :
Dimanche 26 Octobre 2008


Mots clés :
affectivité, dépendance, deuil, enfant

Les spécificités du deuil chez l’enfant.

Si le deuil d’un parent dans l’enfance s’avère plus difficile ou plus complexe que les deuils vécus par les adultes, c’est que ce deuil survient dans une période de la vie régie par deux contingences essentielles : d’une part l’enfant est dépendant de son entourage pour assurer sa survie physique et étayer sa croissance affective, intellectuelle et sociale ; d’autre part, il est un être en développement, c’est à dire qu’il ne dispose pas, avant l’adolescence, de toutes les aptitudes ou de toute la maturité affective dont jouissent les adultes.

Ces deux contingences sont lourdes de conséquences tant pour l ‘élaboration de son deuil que pour la structuration ultérieure de son identité corporelle et psychologique et pour le développement de sa personnalité. En effet, des auteurs tels que G. Raimbault et G. Guérin, ou M. Hanus soulignent que, contrairement à une opinion publique heureusement de moins en moins répandue, l’effet pathogène ou délétère du deuil est d’autant plus grand que le deuil est survenu plus tôt dans l’enfance, comme le démontrent les psychothérapies d’adultes ayant été dans leur enfance confrontés à des deuils de parents. Pour l’expliquer, il faut s’en référer aux théories du développement du petit enfant et examiner les effets possibles du deuil sur ce développement.

La dépendance de l’enfant à la relation parentale pour la constitution de son image corporelle, de son identité et de son développement relationnel.

Chez l’enfant, la période de plus grande vulnérabilité au deuil se situe avant dix-huit mois et plus précisément entre huit et dix-huit mois, ces repères ne constituant certainement pas des normes absolues puisque l’on constate chez chaque enfant des variabilités interindividuelles par rapport aux normes du développement.

En effet, c’est pendant cette première période de la vie que dans le chef de l’enfant se constituent en interaction l’image d’un corps total et unifié et la notion d’un objet d’amour total, différent de soi et extérieur à soi, si le contexte relationnel le permet.

A travers des expériences positives de maternage, le tout petit investit successivement toutes les parties de son corps concernées par les soins, les jeux, les activités et les relations, se constituant progressivement une image du corps de plus en plus complète, à travers des expériences relationnelles adéquates avec sa mère ou les personnes qui l’éduquent.

J. Lacan a situé vers dix-huit mois l’époque où le petit enfant peut appréhender visuellement une image totale de son corps dans le miroir, image qui lui reflète son identité corporelle si toutefois un adulte témoin vient le lui confirmer.

En ce début d’existence, le tout petit est aux prises avec des sentiments très forts mais encore peu nuancés ou modulés, qui l’insécurisent d’autant plus qu’il n’en a pas encore une maîtrise assurée. Les contes de fée donnent de ces sentiments premiers, archaïques, des images assez explicites lorsqu’ils mettent en scène des bonnes fées et des sorcières, des dragons et autres animaux ambigus ou redoutables dans leurs expressions pulsionnelles.

Ce qui pose problème au bébé, c’est plus la gestion de sa colère ou de sa haine que de son amour. Cette fois encore, c’est dans la relation que se réguleront les sentiments : si le bébé expérimente à répétition des attitudes adéquates et rassurantes, s’il est sécurisé par une présence de sa mère suffisamment permanente et si elle résiste à son agressivité sans être détruite, sans se venger ou sans disparaître, il pourra petit à petit accepter ses sentiments comme moins dangereux et les intriquer, c’est à dire intégrer ensemble l’amour et la haine dans ses relations avec sa mère, avec les autres et avec lui-même.

Face à cette mère qui résiste à sa destructivité, qui n’est pas manipulable à merci mais qui revient de manière fiable après chaque absence, le bébé va se construire l’image d’un objet d’amour entier, différent et séparé de lui mais fiable et permanent.

C’est vers huit mois que l’enfant arrive à un premier stade de reconnaissance de sa mère comme unique et différente de toute autre et c’est à cet âge là qu’il commence à manifester de la peur par rapport aux inconnus. Ce n’est cependant que vers dix-huit mois, âge de l’acquisition d’une image totale de lui-même, que l’enfant acquiert la notion de permanence de l’objet d’amour, de son existence continue, permanente, même s’il disparaît de son champs de vision.

La notion de permanence de l’objet lui donne accès au langage, c’est à dire à la possibilité de nommer des choses dont il sait qu’elles continuent à exister même si elles sont absentes de son champs de vision. C’est ce qui fait dire à certains auteurs que l’impact du deuil chez l’enfant est différent selon que le deuil est survenu avant ou après l’acquisition du langage : « nos propres observations cliniques », écrit G. Guérin,… montrent à l’évidence que, pour l’enfant, dès l’apparition du langage, la mort a des significations dont on serait bien en peine de trouver en quoi elles diffèrent de celles de l’adulte… L’enfant qui ne parle pas ne connaît pas la mort… mais il connaît l’absence. »

Le deuil et ses effets déstructurant sur le développement du petit enfant.

Cet aperçu de la dépendance du tout petit par rapport à ses parents pour la construction de son identité corporelle et de sa vie émotionnelle et relationnelle laisse entrevoir l’impact possible d’un deuil à cette époque.

En ce qui concerne l’image du corps, le bébé vivra nécessairement une rupture dans les soins dispensés et les jeux, que ce soit au niveau de leur technique, de leur rythme ou de leur climat émotionnel, même si le substitut maternel proposé à l’enfant est une personne de qualité dispensant des soins adéquats. L’adaptation du bébé est cependant tout à fait possible si on parvient à rétablir un cadre de sécurité et de permanence de la relation.

Dans le cas contraire, le bébé ne pourra probablement produire, pour exprimer sa souffrance, que des symptômes somatiques.

La petite Céline, dont la mère décède brusquement dans un accident de voiture alors qu’elle est âgée d’un an, est prise en charge par ses deux grands-mères qui la gardent chacune deux jours et demi par semaine et la rendent à son père le week- end. Céline ne tarde pas à souffrir de diarrhée chronique jusqu’à ce que le médecin traitant propose une organisation exigeant moins d’effort d’adaptation de sa part.

La somatisation constitue un mode de défense courant chez le bébé confronté à des difficultés importantes.

Comme l’écrit M.C.Célérier « les sensations corporelles donnent lieu à une « géographie » imaginaire du corps et constituent un lieu d’ancrage des sentiments… Lorsque la relation est perturbée, l’enfant aura tendance à éviter, rejeter ou désinvestir non seulement l’objet extérieur décevant, mais encore la zone du corps concernée…

Ces zones du corps propre, non investies, laissent des blancs dans la représentation psychique du corps et restent des zones de fragilité corporelle… les fonctions corporelles ou leur vécu étant perturbées, l’identification des sensations dont elles sont le siège sera également distordue, de même que, ultérieurement, celle des sentiments qui ont ces sensations pour assises…

Ceci mènera à une perte de sensations affectives qui peut s’accompagner d’une perte de l’enracinement du moi dans le corps,… de manière symétrique, on trouve des failles dans le processus d’individuation chez des personnes atteintes de maladies graves et précoces. »

L’absence de substituts maternels satisfaisants et leurs conséquences ont été décrits par R. Spitz qui a observé des jeunes enfants en pouponnière séparés de leur mère pour une période de six à huit mois : il observe une régression du développement avec maladies intercurrentes et refus de contact à partir du troisième mois de séparation, tous ces troubles étant réversibles lorsque la mère est remplacée par un substitut maternel satisfaisant et stable.

Au-delà d’une séparation de cinq mois sans substitut maternel, on constate une détérioration irréversible du développement, des troubles graves de la relation et un taux de mortalité supérieur à la moyenne.

En ce qui concerne la vie émotionnelle de l’enfant, l’équilibre qu’il avait acquit du fait de l’intrication de ses pulsions dirigées vers un objet stable, satisfaisant et permanent est rompu. L’enfant est affronté à l’absence, voire la carence relationnelle et à des sentiments qui envahissent à nouveau sa vie intérieure puisqu’ils ne peuvent plus s’adresser à son objet d’amour.

La destructivité de cette situation nous a été représentée par Joachim qui, bien plus tard, dessine des combats intersidéraux dont tout et tout le monde sont détruit.

Tous les endeuillés sont confrontés à cette désintrication des pulsions et à ses effets potentiellement destructeurs, mais les tout petits sont plus menacés du fait d’une image du corps et d’une identité non encore construites et de mécanismes de défense moins élaborés.

En dehors de tout contexte de deuil d’un parent dans la réalité, il nous semble important de faire allusion à l’objet transitionnel, peluche, bout de tissu ou coin de couverture qui rend bien des services à l’enfant quand il découvre que sa mère s’absente de temps à autre et qu’il n’a pas un pouvoir omnipotent sur elle : objet chéri et agressé par l’enfant, il représente une première possession qu’il peut manipuler, passant de l’illusion de l’omnipotence à une forme de maîtrise de la distance relationnelle.

Priver l’enfant de cet objet, fût-ce pour des raisons d’hygiène, consiste à contrer une tentative constructive de l’enfant pour maîtriser la séparation et l’impuissance.

Toutes ces observations démontrent l’importance d’une prise en charge du deuil du tout petit à qui il s’agit d’expliquer son deuil avec des mots simples, quoiqu’il en comprenne, qu’il faut consoler en essayant de verbaliser ses sentiments et pour qui il faut assurer un relais parental.

Le deuil du parent chez l’enfant et l’adolescent : moins de dépendance et plus d’ambivalence.

Pour les enfants plus âgés, le deuil d’un parent est également un événement lourd de conséquences qui laisse des traces dans l’existence ultérieure de la personne, même si il comporte moins de risque pour la structuration de la personnalité : « quand j’ai appris que mon père était mort, j’avais six ans et ça a été comme un effondrement ; je savais que rien ne serait plus comme avant », dit Josiane.

« J’avais neuf ans, ma mère était malade et mon père alcoolique. C’est ma grand-mère qui nous élevait et je savais qu’elle allait bientôt mourir. Je sentais bien que dès qu’elle serait morte, mon statut d’enfant disparaîtrait à la minute et que je deviendrais la mère de ma mère », raconte Anna.

Tout comme l’adulte, l’enfant confronté au deuil est assailli de sentiments divers : l’angoisse et l’insécurité pour son existence ultérieure ou par rapport aux ruptures possibles dans son cadre de vie et de relations, la culpabilité d’avoir peut-être détruit son parent par son agressivité ou ses exigences ou encore de ne pas avoir pu le sauver par son amour, l’agressivité contre le parent défunt vécu comme abandonneur ou contre les parents survivants qui n’ont pas pu maintenir le défunt en vie ; la révolte et enfin, le plus souvent, un immense chagrin.

Mais ce qui fragilise plus spécifiquement l’enfant dans le deuil d’un parent, c’est que ce décès le met en crise dans son processus d’identification : le parent qui constituait un modèle d’identification disparaît, laissant là une place vide qui, jusqu’à l’adolescence doit être tenue par un substitut parental pour permettre à l’enfant de garder ou de retrouver des repères pour la construction de son identité.

Les enfants plus âgés ont donc également besoin d’un substitut parental, comme Valérie, cinq ans, orpheline de père depuis deux ans et qui « voudrait un autre papa », à entendre comme un papa qui vienne dans la réalité relayer et non remplacer un papa défunt dont le seul souvenir ne lui suffit pas pour étayer son développement.
Valérie a besoin, comme tous les autres enfants, d’expérimenter la tendresse, la complicité, la protection, la promotion, la transgression, l’affrontement, l’interdit, les jeux et les éclats de rire.

Une autre fragilité possible concerne l’identification de l’enfant au défunt : s’il est souhaitable de lui proposer d’intérioriser les qualités ou les traits de caractère positifs du défunt, il est tout aussi important d’entendre son angoisse de souffrir des mêmes maladies, des mêmes épreuves ou de mourir comme son père ou sa mère. Une identification inconsciente peut par ailleurs amener l’enfant à reproduire des symptômes, des comportements déviants ou des accidents qui ont caractérisés la vie du défunt.

Enfin, le deuil d’un parent avant l’adolescence oblige l’enfant a se défaire d’une illusion sécurisante : celle de la toute puissance de parents qu’il voit comme grands, forts, invulnérables et capables en toute circonstance de le protéger. Cette fois il est confronté à la réalité qui démontre que le parent n’est pas invulnérable et qu’il ne peut à tout coup prévenir ou empêcher que la souffrance et la mort fassent effraction dans la vie de l’enfant. Cette moindre sécurité peut atteindre l’enfant dans son narcissisme.

L’adolescent, lui, a besoin de dé-idéaliser son parent pour pouvoir l’affronter et se profiler différent de lui. Les grands enfants et les adolescents se montrent donc plus ambivalents à l’égard d’un tuteur ou d’un substitut parental : partagés entre leur fidélité au parent défunt, leur besoin de modèles d’identification et leurs besoins d’affrontement et d’autonomie, ils adoptent des attitudes très imprévisibles et très ambiguës envers des adultes à qui ils doivent pouvoir se référer et à qui ils ont en même temps besoin de s’affronter sans qu’ils se détruisent.

« Ils sont tous prêts à faire n’importe quoi pour moi », dit Chantal, orpheline élevée dans la famille nombreuse de sa mère, « j’ai cinq pères et il n’y en a aucun qui me convienne ! »

Quelquefois, le deuil vécu par l’enfant concerne déjà un substitut parental, grands-parents ou aîné parentifié qui assume sa fratrie dans des moments difficiles pour la famille et ces deuils sont en général moins pris en compte par les éducateurs de l’enfant : Fanny parle avec une émotion encore très vive du départ en pension de son frère aîné qui avait représenté pour elle un substitut paternel pendant les années où son père avait travaillé à l’étranger, dans un climat politique qui rendait sa mère très anxieuse.

Enfin, si tous les enfants et adolescents ont à faire le deuil du parent idéal, certains enfants sont confrontés à des deuils partiels douloureux qui concernent l’image d’un parent lorsqu’il est défaillant. C’est le cas d’enfants de parents alcooliques, emprisonnés, malades mentaux,…

La dépendance affective de l’enfant et ses conséquences sur l’élaboration du processus de deuil.

Nous avons souligné précédemment la fidélité des enfants à leur parent : cette fidélité les amène à gérer leur deuil à la mesure de celui des parents et dans le climat émotionnel déterminé par ceux-ci : Ariane, vingt ans, dont les parents sont divorcés, me raconte avoir affronté son père lors d’un séjour chez lui lorsqu’elle avait quatorze ans. Affrontement à la suite duquel le père a impulsivement rejoint son pays d’origine sans plus donner de nouvelles.

« C’est maintenant seulement que je me rends compte » dit-elle « combien je me sentais coupable et triste, mais comme personne dans ma famille ne m’a dit que c’était un événement grave, je ne savais pas que c’était important. »

Le silence de la famille d’Ariane se voulait probablement protecteur mais il a fait barrage à l’expression des sentiments de chacun. Fidèle à sa famille et à sa manière de gérer cet abandon, Ariane a évité de s’écouter elle-même, mais au prix de symptômes dépressifs avec boulimie.

Olivia a plus de vingt ans quand elle vient consulter pour dépression. Enfant naturelle d’une jeune femme qui cherchait avec virulence à s’autonomiser vis à vis de sa mère sans jamais y parvenir, elle se vivait comme une charge pesant sur la vie de sa mère et comme la mère de sa mère : c’est elle qui assumait les repas, sans quoi on ne mangeait pas parce qu’il fallait rester mince. La mère d’Olivia a contracter le sida lorsqu’elle avait quatre ans et est décédée lorsqu’elle en avait quatorze. Olivia l’a soignée, lui a rendu visite tous les jours à l’hôpital sous le regard silencieux des infirmières qui ne savaient pas quoi lui dire et personne n’est intervenu sinon la grand-mère maternelle qui cherchait à prendre son éducation en charge et en lui laissant aussi peu d’autonomie qu’à sa mère.

A la fin de la vie de sa mère, Olivia s’est sentie abandonnée par une mère trop malade pour lui porter attention et s’est mise à dévorer des sucreries, épisode boulimique interrompu par un régime strict imposé par une autre personne de la famille et suivi d’un épisode anorexique.

A la mort de sa mère, Olivia est allée vivre chez sa grand-mère qui a déclaré que « c’était tout ce qui lui restait de sa fille »

Depuis lors, le deuil de la famille est figé, personne ne parle de la défunte. Olivia s’est droguée pendant un an, drogues dures, et au moment où elle consulte, elle se sent à la fois maintenue en vie de force par sa grand-mère, investie comme l’enfant honteuse dont il faut s’occuper et comme un vestige de sa mère : alors elle fume, s’abstient de manger pendant la journée, dévore des quantités de nourriture importantes imposées par sa grand-mère le soir, et va se faire ensuite vomir, ce qui lui permet de rester mince comme sa mère. Elle se débat dans ce cercle vicieux depuis des années, ne pouvant faire le deuil de sa mère par fidélité à sa grand-mère qui la « possède » comme une relique de sa fille et ne pouvant mourir comme elle le souhaite pour rejoindre sa mère.

Au cours du travail thérapeutique, Olivia a élaboré le deuil de sa mère, ce qui lui a permis de prendre distance par rapport à sa grand-mère et de rencontrer un compagnon qui lui a fait redécouvrir les plaisirs de la table.

François, sept ans, est insupportable en rentrant de chez son père pour passer la semaine avec sa mère. Il souffre également du trouble du sommeil. Ses parents sont séparés depuis un an et il finit par avouer à sa mère qu’il voulait que son père réintègre la famille.

La maman ayant très récemment accepté l’irréversibilité de la séparation, elle peut expliquer en termes clairs à François que son père ne reviendra plus jamais vivre avec eux, suite à quoi il exprime sa tristesse et sa colère. Le lendemain matin, il dit à sa mère qu’il est « encore fatigué d’avoir tellement bien dormi et qu’on devrait parler tous les jours comme la veuille au soir »

De même, les enfants peuvent aussi être porteurs des nostalgies et des deuils non terminés de leurs parents : Frédéric, onze ans, est amené en consultation parce qu’il exprime des chagrins sont l’objet ne semble pas proportionnel à ses sanglots qui durent des heures. Il exprimera en consultation qu’il pleure de ne jamais avoir connu et joué avec ses deux grands pères. Ceux-ci sont décédés tous les deux pendant l’adolescence des parents dont l’union n’est pas étrangère à ce vécu commun, c’est à dire, la mort d’un père.

Les deux parents ayant travaillé à leur deuil en psychothérapie, je m’étonne et enquête sur les personnes avec qui Frédéric parle de ses grands parents : il me répond que c’est avec sa grand-mère. J’apprendrai que celle-ci n’a jamais vraiment fait le deuil de son mari et déguise ses sanglots en bronchite chronique, sanglots que Frédéric a repris à son compte.

Les conséquences du processus de développement sur le processus de deuil.

Tout être humain, quel que soit le degré de civilisation qu’il ait acquis, tente de trouver le sens ou la cause des événements et des réalités auxquelles il es confronté pour pouvoir les maîtriser dans la mesure du possible : les peuplades primitives avaient recours à la magie ou à la conjuration, nos sociétés actuelles ont recours à la philosophie, à la science ou à l’art, chacun utilisant les modes de connaissance, d’observation, de pensée et d’expérimentation qui sont à sa disposition.

Il en est exactement de même pour l’enfant qui, tout au long de son développement, dispose étape après étape de nouvelles aptitudes émotionnelles et intellectuelles pour appréhender la réalité. C’est ainsi qu’à propos de sexualité, par exemple, les parents et éducateurs savent que l’enfant intègrera progressivement les réponses à ses questions en élaborant successivement diverses théories explicatives, dites théories infantiles.

Ces théories ne sont pas réalistes et dépendent des préoccupations émotionnelles dominantes de l’enfant à chaque période de son développement et du mode de pensée auquel il a accédé.

En ce qui concerne les deuils vécus dans l'enfance, on assiste au même processus. Si on se réfère aux théories psychanalytiques classiques concernant le développement affectif et libidinal de l’enfant, on verra apparaître des théories infantiles successivement orales, anales et génitales avant que surviennent des notions plus réalistes à l’âge dit « de raison » ou période de latence et à l’adolescence.

Il est peut être important de souligner que les adultes, eux aussi, élaborent volontiers des théories explicatives étayées sur leur vécu émotionnel lorsqu’ils sont confrontés à des évènements qui les laissent impuissants, quel que soit leur niveau de développement intellectuel.

Nous aborderons ici quelques unes des théories les plus fréquentes, élaborées par des enfants pour représenter et donner sens à la perte d’un parent.

Au tout début de la vie, lorsque l’image du corps du bébé est encore indistincte de la symbiose mère – enfant, le deuil est vécu comme une atteinte catastrophique à cette entité dans et grâce à laquelle l’enfant vit : nous avons vu que dans la petite enfance, l’enfant n’a, à sa disposition, que des moyens somatiques ou non verbaux pour exprimer sa détresse, mais on peut observer, dans les représentations qu’il en fait ultérieurement, notamment les dessins, des images de morcellement évoquées par des éléments épars ou des constructions qui donnent une impression de vide ou d’inadéquation. L’enfant peut aussi représenter ses propres forces destructrices qu’il a supposées à l’œuvre dans la destruction du parent et qu’il projette alors sur un personnage maléfique ou des forces naturelles dévastatrices qui envahissent ou submergent (orage, avalanche, inondation).

Lorsque les deuils sont vécus un peu plus tard dans la première phase du développement ou phase orale (à partir de trois ou quatre mois), l’enfant peut imaginer que le parent a été détruit par morsure ou par un autre type d’agression orale, qu’il a été avalé par un monstre dévorant qui pourrait ou non le recracher ou que lui-même a dévoré son parent, que ce soit par agressivité ou par amour : « je t’aime tellement que je vais te manger », disent certains enfants et aussi certains parents.

L’enfant peut aussi interpréter le décès comme un abandon.

Vers deux, trois ans, le deuil sera symbolisé sur un mode anal et on trouvera des thèmes d’emprisonnement sous toutes ses formes, de sadisme ou de torture, de feu ou d’explosion. Valérie, âgée de trois ans quand son père décède à l’hôpital, dessine un soleil au-dessus d’un gribouillis qu’elle identifie comme « un volcan et un monsieur à côté » et dit : « le soleil a brulé le monsieur ».

Pendant la période génitale, les théories infantiles portent plus sur le rapt ou l’enlèvement du parent décédé. L’enfant peut aussi interpréter le décès comme le résultat de sa rivalité oedipienne , de ses désirs d’éliminer un parent vécu comme concurrent. Probablement, il en ressentira alors, une importante culpabilité, exprimée ou non, parfois agie ou non en s’infligeant des échecs ou des épreuves destinées à racheter son forfait imaginaire.

A partir de l’âge de raison, vers six ou sept ans, l’enfant pourra accéder plus facilement à une représentation réaliste du décès et de la perte, du fait de ses nouvelles aptitudes intellectuelles.

A partir de l’observation de cette évolution dans les théories infantiles au fur et à mesure de la croissance, on peut ainsi comprendre pourquoi on observe fréquemment chez les enfants des résurgences de leur deuil, comme s’ils devaient en réajuster la représentation au fur et à mesure de leur croissance émotionnelle en posant à nouveau des questions sur le décès, ses circonstances, le vécu et les réactions de chacun et le sien en particulier.

Les enfants ont ce même type de questionnement par rapport à la sexualité et en particulier par rapport à leur propre naissance. Il ne s’agit pas là d’un questionnement morbide mais d’une redécouverte permanente et légitime de la réalité. Parfois cependant, le questionnement de l’enfant devient compulsif, traduisant soit un problème dans l’élaboration du deuil, soit une impossibilité ou une difficulté de son entourage à lui répondre intellectuellement et affectivement de façon satisfaisante ou adéquate.

Notre expérience nous a amenée à situer vers quatre ans, sept ans et douze ans, les périodes où les enfants ont le plus tendance à poser à nouveau des questions sur le deuil passé.

Conclusion.

Le deuil est toujours une épreuve difficile pour l’enfant et comporte un potentiel pathogène lorsqu’il survient au cours de la constitution de son identité corporelle et de la construction de ses premières relations, c’est à dire, avant dix-huit mois environ.

Son aptitude au deuil dépendra de son aptitude à la relation. Elle dépend donc aussi des capacités de son entourage à lui fournir des substituts parentaux qui lui permettront de poursuivre le développement de cette aptitude en établissant une relation avec un nouvel objet d’amour.

La réparation de la perte ne sera jamais parfaite mais souvent suffisante pour en dépasser les effets délétères, grâce à une nouvelle relation adéquate, permanente et fiable.

Le deuil peut aussi constituer une occasion de maturation à condition que l’enfant ne soit pas débordé par ses affects internes ou par des réalités externes trop insupportables, comme des deuil à répétition par exemple.

A condition aussi qu’il ait pu déjà accumuler en suffisance des expériences positives et pourvoyeuses de ressources internes et de sécurité. A la notion de réparation s’ajoutent celles de créativité et de résilience ou aptitude autonome de l’enfant à faire face aux épreuves de la vie.

Les étapes du deuil chez l’enfant sont comparables à celles de l’adulte, compte tenu de deux particularités : d’une part, le processus de deuil de l’enfant est inféodé à l’évolution du deuil des adultes dont il dépend et à la manière, normale ou pathologique, dont ces derniers le vivent.

D’autre part, les modes d’expression de l’enfant sont parfois moins explicitent que ceux des adultes, l’enfant utilisant volontiers des allusions détournées, des images ou des questions générales pour protéger l’adulte qu’il ressent autant en souffrance que lui-même.

Parfois aussi, il ne prend pas le risque d’être déçu et donc abandonné seul à sa souffrance par un adulte qui ne l’entendrait pas.

L’enfant utilise aussi volontiers des registres d’expressions différents du langage : expression non verbale, corporelle, artistique, symbolique, ludique. L’aide qu’on peut apporter à l’enfant endeuillé est de l’ordre de la relation, relation entre un enfant qui se sent entendu sans jugement dans ce qu’il vit et un adulte qui peut l’entendre sans s’effondrer ou se détruire, assurant par là à l’enfant, un cadre contenant et sécurisant.

Quant à la psychopathologie du deuil chez l’enfant, elle ne comporte que très peu de symptômes ou syndromes spécifiques à savoir la dépression et la peur des revenants. La peur des revenants peut apparaître dans des fantasmatisations diurnes ou des cauchemars nocturnes. Elle est le plus souvent liée à la crainte du retour du défunt qui viendrait se venger d’un préjudice que lui aurait porté l’enfant dans la réalité ou dans son fantasme.

Il y a d’autres symptômes relevant d’un deuil difficile chez l’enfant, symptômes non spécifiques cette fois : ce sont les angoisses systématiques de séparation, les sentiments de non valeur et d’abandon, la honte, les inhibitions intellectuelles, les somatisations, l’isolation des sentiments douloureux, le déni du deuil ou de ses sentiments, les identifications aux symptômes du défunt, les troubles comportementaux pouvant aller jusqu’à la délinquance ou encore les compulsions de réparation ou la créativité obligée.

Anna, que nous avons citée plus haut, a passé le plus clair de son temps libre à œuvrer pour des organismes d’adoption et explique qu’à présent, elle prend des congés sans solde, ce qui lui permet de s’activer dans les centres d’accueil pour réfugiés politiques. « je ne peux pas m’empêcher d’être efficace », dit-elle.

Certains de ces symptômes pourraient probablement être prévenus par une attention plus grande et plus systématique au deuil de l’enfant.

Cette prévention passe par une sensibilisation des interlocuteurs habituels de l’enfant pour que son deuil soit entendu et accompagné.

Et peut être est-ce là une des plus grande difficulté : voir et accepter que l’enfant souffre, que nous n’avons pas pu le protéger d’une réalité qui ne ménage personne. Nous n’avons pas pu faire de lui l’enfant roi, parfait et invulnérable que nous n’avons pas été.

« …la souffrance de l’enfant est insupportable », écrit G. Guérin, « L’enfant le sait et entre dans le silence… on ne parviendra à l’entendre que si l’on renonce à croire que l’enfant vit dans le monde que l’on souhaiterait pour lui ».

Bibliographie

  • Célérier M.C. : Psychothérapie des troubles somatiques, Ed. Dunod, 1997
  • Cyrulnik B. : les vilains petits canards, Ed. Odile Jacob, 2001
  • Golse B. : le développement effectif et intellectuel de l’enfant, 3em Ed. Masson, 1999
  • Hanus M. : les deuils dans la vie, Ed. Maloine, 1995

L’enfant face à la mort, Soc. De Thanatologie, Paris, Bul. N°99/100,1994

  • Leclaire S. : on tue un enfant, Ed. Du Seuil, Paris, 1975
  • Rausch de Traubenberg N. : le Rorschach en clinique infantile, Ed. Dunod, 1977
  • Spits R. : de la naissance à la parole, Ed. PUF, 1973
  • Tennant CH. : Parental loss in childhood, its effects in adult life, Arch. Gen. Psychiatr.Vol. 45, 1988
  • Winnicott D.W. : jeu et réalité, Ed. Gallimard, 1975

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