Auteur :
Le Cefem
Thème :
Deuil
Date de publication :
dimanche 26 octobre 2008
Mots clés :
mort, deuil, écoute
L’ANGOISSE DE LA DETERIORATION DE SOI.
« C’est cette confrontation avec la mort et avec ce qu’elle représente d’arrachement à toute maîtrise qui a dû pousser les premiers humains à parler, à se parler, à échanger,… »
Chantal SAINT-JARRE 1
La partie inconsciente de nous même se croit immortelle. A preuve : la manière dont nous vivons et réagissons face à la mort mais bien avant elle, au vieillissement, aux pertes dont l’âge nous menace.
La mort, c’est la mort de l’autre. Et s’il faut bien admettre que l’existence a une fin, celle-ci sera attribuée à un événement extérieur : accident, catastrophe, maladie,…
Notre inconscient n’accepte pas que nous puissions mourir sans être tué.
Il est important de comprendre ce mécanisme, humain, en réalité, le refus ou le déni de la mort, qui explique certaines peurs irrationnelles de malades.
Par exemple, un malade qui se croit mal renseigné sur son état, mal soigné, mal accompagné, croira que la mort lui viendra de cet état de choses !
« Si je sonne et que l’infirmière tarde à venir, je risque de mourir. » disait un malade. D’où les exigences de certains, leurs questions incessantes, leur agitation.
Le malade qui devient insupportable, c’est parfois sinon souvent un malade qui se sent à tort ou à raison menacé de mort et qui croit obscurément que son entourage – surtout l’entourage des soignants auxquels il confère le pouvoir d’écarter la mort – pourrait faire quelque chose qu’il ne fait pas !
Savoir que l’inconscient ne peut envisager la réalité de la mort, et que si l’existence a une fin, cette fin est attribuée à des événements extérieurs par actions ou par omissions, c’est comprendre certaines agressivités chez les personnes malades ou en fin de vie.
Et ce pourrait être pour l’entourage familial ou hospitalier l’occasion d’apaiser des énervements qui ne sont que l’expression de l’angoisse de mourir, au sens d’être tué.
C’est que, nombreux sommes-nous qui ne pouvons vivre qu’en oubliant que nous aurions un jour à mourir !
A l’angoisse de mort, succède chez le malade gravement atteint, l’angoisse de la détérioration de soi.
Or, définir la perte d’ l’intégrité de soi (ce que certains appellent la déchéance) n’est pas facile. Dépend-elle du regard que le malade porte sur lui-même ou du regard de l’entourage sur le malade ?
« Quand il me regarde, je vois que je suis devenu affreux ! »
Si l’on rassemble les termes les plus fréquemment employés pour dire la perte de l’intégrité de soi, on entend des expressions telles que : « il se dégrade, il se détériore, il déraille, il est affreux à voir, il sent mauvais»
Toutes ces expressions cernent une atteinte grave du corps et parfois de l’esprit. Encore que, la détérioration de soi puisse relever de la subjectivité du malade, et de celle de son entourage. Certaines personnes se « sentent » déchoir beaucoup plus vite que d’autres. Cela tient en partie à la fragilité de leur estime d’elles-mêmes.
Néanmoins les mourants ont souvent l’impression d’être devenus répugnants pour leur entourage. A noter que la demande d’euthanasie a un rapport direct avec l’angoisse de détérioration de soi. Mais d’ordinaire la perte de l’intégrité de soi est liée à la dépendance, vécue comme une humiliation ; au déclin du corps et des facultés ; à l’irréversibilité de la maladie, ce qui met en évidence une impuissance globale de tout son être.
Au stade de la détérioration de soi, l’angoisse fondamentale du malade recouvre deux questions :
Aussi, la souffrance relative à la détérioration de soi, la perte et le deuil de soi-même qui en résultent se manifestent-ils à plusieurs niveaux :
1) Au niveau de l’image de soi :
La relation du malade avec son propre corps est bouleversée. Il ne se voit plus tel qu’il a été, il ne se voit que détérioré, abimé, livré à la perte de son corps. Perte jamais étrangère au sentiment de se perdre. Et, c’est jusqu’à la manière dont ce corps malade est vu par les autres, est regardé par autrui qui change ! La caresse donnée à un corps sain et celle offerte à un corps détérioré sont des caresses aux contenus différents. Ce corps qui ne plait plus devient obscène.
Obscène, la vieillesse ne l’est-elle pas aussi – au regard d’une société qui ne mise que sur l’apparence, la bonne santé, la vitalité, la consommation !
Obscène aux yeux de qui refuse pour lui-même l’idée – ce n’est pas qu’une idée - de son propre vieillissement, de sa propre mort.
Le corps détérioré par l’âge, par la maladie, par l’accident, par l’approche de la mort, ce corps parle. Le langage qu’il tient est un langage dont notre société d’aujourd’hui ne devrait pas s’éloigner. Au langage qu’il tient, nul, a fortiori s’il est le soignant, n’a le droit d’échapper.
Parce que la perte de l’intégrité de soi exige – je dis bien exige de l’entourage proche ou hospitalier, la permanence d’une reconnaissance inaliénable, c’est à dire d’une reconnaissance que n’aliène pas le corps détérioré.
« on pourrait ainsi définir l’accompagnement : la permanence de notre reconnaissance au-delà des aléas et des avatars » 2
Ce qu’implicitement, le malade attend – comment le demander quand on est devenu laid et dépendant – c’est d’être reconnu et estimé dans ce qu’il a été et qui perdure derrière l’image transformée, déformée, douloureuse.
2) Au niveau du vécu du temps :
La détérioration de soi amène un changement radical dans le rapport au temps. La vie est comme coupée en deux. Le temps d’avant où l’on était sûr de soi, capable de faire des projets et de les réaliser, où la mort ne concernait que les autres. Le temps d’après où l’incertitude s’installe et où il va falloir réaménager le quotidien avec soi-même et avec les autres. Se refaire une estime de soi avec ce qui reste de soi… jusqu’ici le temps était un allié que l’on pensait être indéfectible, probablement parce que soi-même on se croyait tel.
Voici le temps devenu quelque peu dubitatif, parce que soi-même l’on a perdu des certitudes au sujet de la santé, de la durée, de la vie. Le temps d’avant ignorait ou voulait ignorer les peut-être, les plus jamais, les trop tard. C’était le temps qui permettait de faire des choix. Le temps d’après ne peut, ne peut plus esquiver le doute, la prudence, l’économie de soi, la fin de soi, du moins pour la part corporelle.
En bref, le choix entre avant et après est un choix impossible, qui n’a jamais existé mais dans le temps d’après, contrairement au temps d’avant, l’on apprend la mortalité.
3) Au niveau relationnel :
Tout changement de rapport avec soi-même bouleverse les relations avec les autres. Le malade qui ne se supporte pas « comme ça » aura beaucoup de difficultés à supporter les autres. De plus, ces modifications au niveau du corps et de la perception de soi entraînent des besoins nouveaux, différents, parfois exacerbés par la souffrance et le besoin de se « refaire ». Des remaniements de relation se font dans le couple, avec la famille, avec les soignants, avec le médecin généraliste. Comme mû par un sursaut de vie et d’amour, ces malades ont souvent besoin d’une relation forte sur le plan de l’affectivité, de la confiance.
Or, l’entourage ne peut pas toujours « entendre » cette demande de relation forte, pour des raisons qu’ils tiennent à la résistance affective et psychologique de chacun, à la peur d’être envahi, à l’angoisse de mort tapie au fond de chacun.
4) Au niveau du sens de la vie qui reste à vivre :
La cassure de l’image de soi, l’angoisse existentielle qui en résulte, le changement de relation avec soi-même et avec les autres, le rapport au temps qui se rétrécit, tout cela peut être vécu dans un NON-SENS complet ou, au contraire, dans un sens nouveau à soi-même et à sa vie jusqu’au bout.
Le questionnement sur le sens est prioritaire pour la qualité de la vie et des relations, prioritaire aussi pour la qualité de l’accompagnement du malade, car même s’il ne l’exprime pas explicitement, le malade cherche un fil conducteur entre sa vie d’hier et celle d’aujourd’hui, un fil conducteur de sens.
« Si vous m’aviez connu avant ma maladie, j’étais une autre personne ! » ou encore :
« Quand je pense à ce que j’étais avant… ! »
Certains malades vivent la maladie et la continuité de leur vie comme un échec, une destruction de soi qui ne laisse d’ouverture à aucune relation satisfaisante. Ces malades-là désinvestissent leur vie et leurs relations, faute d’y trouver encore un sens. Avec pour conséquence que les soignants doivent eux-mêmes se défendre d’une tendance à désinvestir leur relation à ces malades qui, consciemment ou non, en veulent aux bien-portants. Les soignants, de leur côté, leur reprochent de n’être pas « coopérants ».
D’autres malades maintiennent envers et contre toute réalité, le rêve de vivre « comme avant », de revenir à « avant ». Mais comme les certitudes qu’ils se fabriquent ont la fragilité des illusions, ils gardent au fond d’eux-mêmes une angoisse qui devient d’autant plus lourde qu’ils ne peuvent ou ne veulent en parler, de peur que leur système de défense ne s’effondre. Mais leur souffrance et leur angoisse sous-jacentes ne tardent jamais à s’exprimer au travers de diverses somatisations.
D’autres encore, se réfugient dans la dépendance totale et les comportements régressifs. Ils se font prendre en charge comme un bébé, dans le but inconscient de n’avoir à affronter ni la vie ni la mort.
Les principaux obstacles à maintenir un sens à la vie viennent moins de la maladie et de ses conséquences, si graves soient-elles, que du fait de vivre.
Et le fait de vivre n’est jamais étranger au système de valeurs propre à chacun.
1 : in « du SIDA », Ed. De Noël
2 : Emmanuel Goldenberg, in « voyage au bout de la vie », Ed. Balland, p. 152
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