
Auteur :
Anne Debra
Thème :
Deuil
Date de publication :
Dimanche 26 Octobre 2008
Mots clés :
accompagnement, dépendance, deuil, enfant, souffrance
Le processus de deuil étant tributaire de la qualité et de la maturité de la relation qui s’était établie avec l’objet perdu, il est possible d’en étudier les
difficultés ou la pathologie à partir du développement de la relation à l’objet depuis le début de l’existence.
Durant la première période de la vie, le sujet et l’objet se constituent l’un par l’autre et l’un par rapport à l’autre. Il s’agit pour l’enfant de se constituer entier, séparé et unique par les soins de/et face à un objet de relation également entier, séparé et unique, ce qui fait dire à D.W. Winnicott (1) que l’enfant « crée » l’objet ou le monde en même temps qu’il est mis au monde et maintenu en vie par l’objet.
Entre 0 et 3 mois, le bébé semble se vivre dans un champ où lui-même et l’objet sont morcelés et confondus et dans lequel s’expérimentent le sentiment de bien-être et de satisfaction comme le sentiment de détresse. D.W. Winnicott (2) décrit comment les attitudes maternelles aident l’enfant à intégrer une image entière de son corps et de lui-même : le « holding » ou portage permet à l’enfant de se sentir contenu, tenu ou retenu contre la chute et le morcellement, et ancré dans une sécurité qui lui permet d’explorer le monde extérieur de son regard sans éprouver la terreur d’être détruit. Le « handling » permet à l’enfant d’expérimenter diverses sensations de soulagement, de satisfaction ou de plaisir qui lui permettront non seulement d’investir, d’ « habiter » les diverses parties de son corps, mais aussi de les intégrer dans un tout, à savoir, un vécu corporel entier et unifié.
Le deuil qui survient à ce moment peut être de deux ordres : ou l’une des personnes qui maternait l’enfant décède ou disparaît, ou son aptitude au maternage s’altère pour diverses raisons (deuil, dépression ou événements divers). Dans tous les cas, l’observation des jeunes enfants concernés et les thérapies d’adultes qui ont vécu ce genre de problème sans qu’il y ait eu compensation au niveau du maternage montre à l’évidence un vécu
d’effondrement et de confusion suivi de repli narcissique ou de somatisation, de déstructuration ou de non structuration psychique, de carence affective ou de dépression chronique.
Madame C. consulte à quarante ans pour dépression. Elle est une enfant non désirée par sa mère que la maternité contrarie dans ses projets d’émigration. Ses parents la laissent à la garde de sa grand-mère à l’âge de 9 mois pour partir à l’étranger et la « récupèrent » à l’âge de quatre ans. Madame C., toujours vécue comme indésirable par sa mère, subit brimades et mauvais traitements. Elle se constitue une identité sur base de sa relation avec sa grand-mère et des bribes d’éducation qu’elle reçoit à l’école. A l’âge adulte, sa quête d’amour la transforme en séductrice : elle cherche dans chacune de ses relations un maternage qu’elle n’obtient pas. Ne supportant pas une nouvelle rupture à l’âge de quarante ans, elle s’effondre littéralement sur un trottoir. Cinq ans de travail psychothérapeutique lui permettent de comprendre les raisons de son effondrement et de remanier sa relation aux hommes. Bien qu’elle s’en défende, elle ne peut faire le deuil de la mère aimante qu’elle n’a pas eue et reste en attente d’un changement dans l’attitude de sa mère. Elle souffre de fatigue chronique et vit recluse dans son appartement. Toute allusion à une activité professionnelle déclenche chez elle de violentes réactions de stress.
Madame L., quant à elle, consulte pour des crises d’angoisse au cours desquelles elle craint d’être anéantie. Pendant sa grossesse, sa mère a souffert de problèmes de santé qui ont eu des conséquences sur la santé de Madame L. aux alentours de sa naissance. D’autre part, les infidélités de son père rendait sa mère particulièrement dépressive dans les premières années de sa vie. Une relation névrotique s’est instaurée entre Madame L. et sa mère à propos de l’alimentation : madame L. imposait à se mère des caprices alimentaires qui lui procuraient une impression de toute-puissance sur elle, à défaut d’une relation nourrissante d’un point de vue affectif. Sa mère, quant à elle, comblait son vide intérieur par une activité obsessionnelle incessante dont faisait partie la satisfaction des caprices alimentaires de sa fille.
Au cours de son travail analytique, Madame L. a pu analyser les problématiques de sa famille d’origine. Son angoisse est devenue supportable et elle a pu reprendre son activité professionnelle. Le deuil de sa mère, survenu pendant la cure, s’est élaboré avec sérénité. Toutefois, elle ne peut pas renoncer à une toute-puissance qui l’amène à des prises de décision arbitraires et à des conflits importants avec son entourage.
Entre trois et six mois, l’enfant prend conscience qu’il est séparé de sa mère. Certains enfants compensent cette séparation angoissante en s’appropriant un objet transitionnel, l’habituel « doudou » sur lequel l’enfant exerce une emprise alors qu’il a du renoncer à son illusion d’emprise sur ses objets d’amour. Objet présent en permanence auprès de l’enfant, réceptacle de son amour ou cible de sa haine, le doudou sécurise l’enfant et lui sert de partenaire assujetti lorsque sa mère est absente. Il ne perd son importance et sa fonction que lorsque l’enfant a suffisamment intériorisé des images parentales stables et aimantes pour trouver en lui-même la sécurité dont il a besoin. D.W. Winnicott (3) parle d’espace transitionnel pour désigner ce cadre relationnel dans lequel l’enfant expérimente la distance et la frustration et se met à développer des parades ou des créations qui l’aident à les supporter.
Madame K. fréquente un groupe de personnes endeuillées dans une unité de soins palliatifs qui invitent les familles endeuillées qui le souhaitent à une réunion d’échanges, accompagnés par une infirmière du service, une bénévole et une psychologue. Madame K. est divorcée, elle a un enfant. Sa mère est décédée dans le service et déjà avant son décès, l’équipe s’était montrée préoccupée par la détresse de Madame K. et sa relation fusionnelle avec sa mère.
Madame K. prend beaucoup de place dans le groupe de parole, y amène son fils et garde des contacts avec certaines infirmières. Sur leurs conseils, elle a entrepris un travail psychothérapeutique individuel. Elle donne l’impression de s’accrocher au groupe de parole comme à un objet ou un espace transitionnel : sa participation au groupe lui permet de revenir au service comme lors du vivant de sa mère et elle déclare à la ronde : « je ne veux pas perdre ma mère, je ne veux pas devenir adulte : je veux rester une petite fille ».
Pour éviter que la participation de Madame K. au groupe de parole lui permette de dénier le deuil au lieu de le faciliter, nous lui avons proposé de respecter le nombre limite de séances autorisé et l’avons encouragée à intensifier son travail thérapeutique. L’enfant était également l’objet de nos préoccupations : non seulement il perdait une grand-mère dans la réalité, mais de plus, sa mère semblait tantôt peu présente dans la relation, tantôt dans l’attente que son fils donne sens à sa vie et comble son manque affectif. Il risquait donc d’endosser un statut d’adulte aux côtés de sa mère ou le statut
du parent manquant.
R. Spitz (4) a par ailleurs montré les dégâts liés à l’absence maternelle prolongée chez les bébés.
Le syndrôme d’hospitalisme, qui heureusement ne se rencontre plus que très rarement, montre à quel point le développement physique et psychologique de l’enfant est tributaire d’une présence maternelle et d’un maternage de qualité. D’autre part, il y a probablement lieu d’être moins optimiste que R. Spitz quant aux séquelles de telles ruptures relationnelles dans le plus jeune âge : même si l’enfant développe une nouvelle relation avec le parent de substitution et que le développement reprend son cours, les séquelles peuvent apparaître dans une tendance à la somatisation, à la dépression ou à la répétition ultérieure inconsciente de ruptures ou d’abandons.
Madame G. consulte à l’âge de 35 ans pour « mettre de l’ordre dans sa vie » et quitte une psychanalyste qu’elle décrit comme trop « froide ». Elle décide de poursuivre son travail psychothérapeutique en face à face et, au début de chaque séance, elle cherche avec insistance à rencontrer mon regard. Madame G. est née de manière légèrement prématurée. Elle a donc passé les six premières semaines de sa vie dans un service de néonatologie où son infirmière de référence s’en occupait chaleureusement. Le retour en famille a eu lieu à l’âge des premiers échanges de regards et de sourires. C’est le moment où le bébé peut reconnaître un visage humain en présence duquel il se met à sourire. En même temps, les visages de sa mère et de ses proches lui offrent une image de ce que doit être à peu près son propre visage d’être humain bien avant qu’il puisse se reconnaître dans le miroir. « Le précurseur du miroir, c’est le visage de la mère », écrit D.W. Winnicott (5). Les deux ruptures relationnelles vécues par Madame G. tout au début de sa vie laissent des traces : elle se sent « adoptée » dans sa propre famille et son vécu corporel est très anxieux.
Elle souffre de problèmes digestifs et de douleurs inexpliquées.
Entre 6-8 et 18 mois, l’enfant se centrera sur le caractère unique de son objet d’amour comme de lui-même : l’objet maternant n’est plus aussi interchangeable et l’apparition d’étrangers dans son champ de vision provoque l’angoisse. Bien des enfants institutionnalisés sont obligés de s’accommoder d’objets d’amour interchangeables : certains d’entre eux acceptent d’embrasser ou d’aller dans les bras de tout le monde. Dans leurs relations ultérieures, on peut craindre une labilité relationnelle qui a l’avantage de diluer ou de télescoper la souffrance du deuil, mais amène ces adultes à considérer leurs partenaires dans ce qu’ils leur apportent de fonctionnel et d’universel et non de personnel et d’unique.
Le discours tenu est de ce type : « je ne peux pas vivre seul, il me faut une femme, sinon, je ne m’en sors pas », ou :
« X m’a quittée la semaine passée, mais heureusement, j’ai rencontré par hasard hier Y et nous allons construire quelque chose ensemble. » Curieux mélange immature de dépendance et d’instrumentalisation de l’autre.
Madame V., 32 ans, consulte parce qu’elle vit une troisième rupture sentimentale et « se pose des questions ». Au cours de son analyse, elle découvre qu’elle n’a toujours pas entamé le deuil de son premier mariage : elle a évité le travail du deuil en s’engageant dans une nouvelle relation deux semaines après avoir quitté son mari et reproduit le même scénario lorsqu’elle a quitté ce deuxième compagnon. « Au fond », dira-t-elle, « j’acceptais tout d’un homme simplement parce qu’il voulait bien m’aimer et que je trouve que je n’en vaux pas la peine… » Comment aimer l’autre pour ce qu’il a d’unique et de personnel quand sa propre personne n’a pas de valeur ?
Lorsque l’enfant lui-même s’est constitué entier, séparé et unique corrélativement à son (ses) objet(s) d’amour, lorsqu’il est garanti contre la perte et la destruction réciproques par les retours systématiques de cet objet et les réconciliations permanentes avec lui, une autre problématique va apparaître. L’enfant et ses objets d’amour se trouvant sur un même territoire, qui va garder la maîtrise des personnes en présence comme du territoire, qui prend quels pouvoirs ?
Entre 18 mois et 3 ans, l’enfant découvre ses pouvoirs de maîtrise sur soi et sur l’autre et en cherche les limites. Il en est très fier et les défend le plus souvent par des escalades et des refus, par des attitudes d’opposition et des « déclarations de guerre » qui permettent une première différenciation d’avec l’objet. L’enfant revendique également son autonomie et, ce faisant, il démontre sa maîtrise sur sa vie et sur les choses.
C’est aussi l’époque de l’ambivalence par rapport aux objets d’amour qui sont à la fois aimés pour la tendresse qu’ils apportent et détestés pour l’autorité et le pouvoir qu’ils exercent pour éduquer l’enfant. C’est aussi le moment des colères et des angoisses qui se traduisent notamment par les cauchemars nocturnes.
La perte du parent ou la séparation à ce moment angoisse l’enfant d’autant plus qu’il peut fantasmer que la disparition est l’effet de ses désirs de destruction, de maîtrise ou de prise de pouvoir sur l’adulte.
L’adulte vaincu pourrait être détruit par sa haine ou bien avoir quitté le territoire, laissant le vainqueur esseulé.
Il pourrait aussi l’avoir puni d’abandon ou encore être allé préparer une vengeance à venir.
Si la plupart des adultes sont à l’abri de la pensée magique, il semble que la peur des revenants et des fantômes, le plus souvent exprimée dans les rêves, constitue un reliquat de cette crainte de la vengeance des morts qui tantôt viennent « régler » leurs comptes avec les vivants, tantôt viennent les harceler pour obtenir une sépulture appropriée. Souvent, l’apaisement de l’endeuillé passe par l’élucidation des conflits non réglés ou des rancoeurs réciproques dans la relation avec le défunt avant sa mort.
Beaucoup d’endeuillés se sentent aussi coupables d’éprouver du soulagement au moment du décès de leur parent, que ce soulagement se rapporte à l’arrêt des souffrances du mourant, qu’il se rapporte au caractère insupportable du défunt ou qu’il soit le produit de l’agressivité ou de la rancœur de l’endeuillé.
Madame S. parle à mi-voix lorsqu’elle avoue son soulagement à propos du décès de son mari, un homme dont les attitudes despotiques l’ont paralysée tout au long de sa vie maritale et font écho aux attitudes éducatives de sa mère « infernale »
Entre 3-4 et 7 ans, l’enfant traverse le conflit oedipien : il apprend qu’aimer n’est pas égal à être aimé et que des lois régissent et garantissent les relations humaines. Il résout le conflit en acceptant de réorienter ses désirs conformément à la loi et en s’identifiant au parent du même sexe. L’enfant s’efforce donc consciemment de ressembler au parent pris comme modèle et de s’en approprier les qualités. Cependant, il adopte également toute une série d’attitudes, de valeurs et d’intérêts de manière inconsciente, surtout en ce qui concerne les attitudes plus sombres et plus inconscientes du parent : l’enfant renvoie à son parent l’autre côté de lui-même, la part qu’il ne connaît pas ou qu’il ne veut ou ne peut pas connaître. Même si l’adulte endeuillé de son parent a dépassé le stade de l’adolescence, la mort de son parent vient réinterroger ou fait resurgir ces identifications et les vécus qui s’y rattachent. Le parent peut avoir été considéré comme un modèle difficilement accessible, ce qui rendra plus aigues les phases d’idéalisation et de dépression du processus de deuil.
Il peut constituer un modèle « à rejeter », ce qui générera probablement des sentiments de culpabilité après son décès. Si le parent a constitué un modèle acceptable, cette identification au parent du même sexe générera, consciemment ou non, des comportements identiques à ceux du défunt. Dans certains cas plus malheureux, la personne endeuillée éprouvera l’angoisse de mourir comme son parent ; il pourra aussi présenter les mêmes symptômes que lui.
Monsieur H. a perdu son père, à qui il était très attaché, quatre mois avant de me consulter pour un problème de burn out survenu trois semaines auparavant. Il se plaint d’une surcharge chronique de travail qui peut expliquer le syndrôme de burn out mais non le moment de son émergence puisqu’il souffre de surmenage depuis de nombreuses années. Monsieur H. se plaint également de maux de têtes qui donnent lieu à des investigations médicales. Ses associations le ramènent à son père défunt : non seulement il souffre énormément de ce deuil mais de plus, il craint d’avoir un cancer comme son père. A la fin de la vie de son père, des métastases cérébrales avaient été diagnostiquées: on peut supposer un lien entre le mal de tête et une identification inconsciente de Monsieur H. à son père malade de la tête, d’autant que les investigations médicales ne révéleront ultérieurement aucun problème somatique.
Enfin, entre 7 et 11 ans, l’enfant traverse une période pendant laquelle il investit essentiellement ses relations sociales et son acculturation par le biais des apprentissages scolaires et de ses activités sociales. Il intègre donc une série de contenus culturels qui vont l’aider à enrichir son identité. D’autre part, les échanges avec d’autres enfants de différentes classes d’âge vont l’amener à devoir profiler son identité dans un groupe d’enfants, à découvrir et à s’accommoder de l’identité des autres, dans un jeu plus ou moins réussi d’intégration, d’assimilation et de singularisation. Si son identité est trop peu construite, elle se diluera dans l’identité ou le profil normatif du groupe, si son identité est trop fragile pour risquer l’échange avec l’autre et l’assimilation de nouveaux contenus extérieurs, elle se rigidifiera dans un isolement protecteur qui mettra en échec les possibilités de socialisation.
Dans les processus de deuil, on souligne les phénomènes collectifs de deuils qui saisissent des foules ou des communautés entières, ou des phénomènes
de « contagion » au sein d’une foule, contagion fondée sur une logique hystérique d’identité de vécu. Toutes les manifestations de deuils collectifs ne sont évidemment pas à considérer comme pathologiques : beaucoup d’entre elles sont le juste reflet de la solidarité qui s’est développée à l’intérieur d’une communauté. Les manifestations collectives pathologiques s’en différencient par leur caractère inadéquat ou déviant dans leurs motivations ou dans leurs manifestations.
Beaucoup de communautés scolaires mettent en place des accompagnements préventifs lorsqu’un élève est concerné par un deuil, cet événement pouvant provoquer des phénomènes de contamination inadéquats de vécus de deuil ou réveiller des vécus de deuils antérieurs chez certains élèves.
D.W. Winnicott : Jeu et Réalité, Gallimard, 1975 page 90
B.Golse : Le développement affectif et intellectuel de l’enfant, Masson, 1992, p.81.
(3)D.W. Winnicott : Jeu et réalité, Gallimard, 1975, p. 13.
(4)R. Spitz : De la naissance à la parole, PUF, 1973, p. 214.
(5)D.W. Winnicott : Jeu et Réalité, Gallimard, 1975, p. 153.
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