
Par : Sophie Duesberg
, le 10/02/2009
Inquiétante étrangeté...
apparente incommunicabilité
Dans les services spécialisés comme la réanimation ou les soins intensifs, la sophistication de la technique conduit les soignants à devenir de vrais techniciens. C’est souvent tout bénéfice pour les nombreuses vies sauvées mais il y a un revers à la médaille.
La réanimation, lieu de l’urgence et du faire, est aussi souvent celui du silence, de l’absence de la parole d’autant plus audible par contraste avec le bruit des activités et des machines. Le silence s’impose au profit du geste médical et technique qui requiert toute l’attention des soignants et relègue la pensée, la relation, la parole au rang d’un luxe ou au moins d’une priorité secondaire.
Les progrès récents et à venir de la science, nous laissent parfois espérer ou croire à un possible futur sans limite, sans faille, sans fêlure, sans lézarde où rien ne nous résisterait, où rien ne nous échapperait…
Or, entre le patient dans le coma et nous, il y a cette fente, cet interstice qui nous confronte avec force à quelque chose d’incongru, comme une offense à nos compétences, quelque chose de difficilement supportable.
Jean-Pierre Lebrun, psychanalyste, reprend dans un de ses articles (voir bibliographie ci-dessous) le film d’Almodovar, « Parle avec elle » dans lequel le réalisateur met en scène deux hommes au chevet de deux femmes aimées qui ont tragiquement sombré dans le coma.
« L’un d’eux, Bénigno, parle avec elle, lui raconte ce qu’il vit, continue à l’inclure dans son monde, à dire « nous » quand il s’adresse aux autres ; par la parole, il la fait vivre dans la mort.
L’autre, Marco, confronté au corps inerte de celle qu’il a aimée, ne lui adresse néanmoins pas la parole et la laissera mourir faute de lui parler.
La vérité de la parole – du dire bien plus que de ce qui est dit – est instituée dans ce film comme ce qui continue à tenir le fil de la vie dans une vie dépassée.
Manière de réinventer la parole – celle adressée à ce mort vivant qu’est le comateux – et de la faire se tenir au lieu de sa vérité, en ce lieu où comme l’écrivait Mallarmé, « rien n’aura eu lieu que le lieu ».
Le lieu de la parole, sa vérité, ne sont-ils pas de prendre leur origine dans cette faille, au cœur même de la dissymétrie ?
Qu’en est-il donc de la relation, de la communication, du contact avec les patients dans les différentes formes de coma ?
Pouvons-nous consentir à communiquer même si nous ne sommes pas sur pied d’égalité quant aux possibilités de communication ? Pouvons-nous consentir à communiquer en sachant que la faille et l’impossible font aussi partie de notre condition humaine et que malgré cela nous pouvons être unis et proches ?
Si nous répondons « Oui » à ces questions, cela veut dire concrètement que les soignants peuvent mettre à profit les moments de soin pour se rendre proches, pour enrichir la relation, en expliquant par exemple chaque geste du soin, en prévenant d’une douleur éventuelle, en rassurant pendant le déroulement d’une technique, etc…
Les soins infirmiers mais aussi la surveillance sont des moments denses et répétés de contacts physiques avec les patients comateux. Or, dans les gestes les plus techniques, le toucher pourra être un contact qui apaise, calme, rassure et sécurise le patient. La toilette peut également être un de ces moments privilégiés de communication au-delà des mots. Encore faut-il que nous osions la rencontre…
En agissant ainsi, les soignants montrent par leur attitude et disposition intérieure qu’ils s’adressent à un patient instauré en partenaire sujet et non en objet. Il n’est donc ni inutile, ni ridicule de parler à un patient comateux, de lui adresser une demande ou de lui faire une proposition.
Cela implique une sollicitude à l’intention de ce patient hors d’état apparent de comprendre. Cette sollicitude qualifie l’intérêt et l’attention du soignant à l’égard d’un patient dont il admet ne pas saisir ce que celui-ci comprend, mais dont il est certain de son existence en tant que « Personne ».
C’est ici que les mots « respect » et « dignité » prennent tout leur sens. Respect et dignité du patient mais aussi du soignant lui-même. Car considérer le patient comateux comme une Personne peut contribuer à diminuer l’isolement, le découragement et la dépression du soignant devant « le vide » comateux puisqu’il reconnaît qu’il y a « quelqu’un » même si ce quelqu’un est inconscient.
En conclusion
Comme nous le dit Albane Perlot dans son T.F.E. d’infirmière : « Le patient comateux est un être humain qui doit inspirer autant de respect qu’un malade conscient. Il est important de communiquer avec ce patient car derrière cette personne inerte, entourée de machines qui font du bruit, se cache un être humain à part entière (…). Parler aux patients inconscients, c’est reconnaître la personne en face de moi comme semblable à moi-même (…). L’absence de réponse ne signifie pas que l’information n’est pas perçue ».
En raison des bruits incessants, de la lumière permanente, de la mort qui plane sans cesse, le service de réanimation peut être perçu comme traumatisant. Ce service constitue une épreuve difficile également pour les patients qui ne sont pas dans le coma. Car bien qu’ils soient conscients ils ont aussi besoin d’une relation de confiance avec les soignants.
Quels que soient les patients, les toucher, leur parler, communiquer avec eux, permet de les aider afin que leur passage dans le service ou dans le coma soit le moins traumatisant possible pour leur vie future.
Bibliographie :
- Michèle Grosclaude, « Réanimation et coma. Soin psychique et vécu du patient » - Masson
- Jean-Pierre Lebrun, « Un peu d’air vrai ! » - Article - Passant n° 40-41 – septembre 2002.
- Albane Perlot, « La vertu de la parole ou comment la communication verbale peut aider le patient dans le coma » - T.F.E.
en vue de l’obtention du diplôme d’infirmière.
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