
Par : Françoise Van Den Eynde
, le 15/11/2009
Lorsque l'on parle du suicide, on parle de la mort et cela fait peur. Quelle que soit la manière dont une personne met fin à ses jours, son entourage subit la violence que représente cette fin de vie.
Face au suicide, il n'existe pas de mode d'emploi rassurant qui nous indiquerait que nous sommes sur la bonne voie. Il n'y a pas une bonne façon de faire qui vaudrait pour tous. Chaque personne et chaque situation est différente et doit être appréhendée de manière particulière, en tenant compte de son environnement, éventuellement de son histoire, mais d'abord et surtout de ce quelle vit au moment présent.
Dès lors, comment ne pas prendre la fuite lorsque l'on se trouve en présence d'une personne qui se sent mal ?
Dans les institutions, j'entends régulièrement – de manière souvent discrète il est vrai – que monsieur ou madame untel s'est suicidé la semaine passée.
Soit on ne comprend pas pourquoi, il n'avait rien dit et il semblait justement plus calme, ou encore, on comprend fort bien , elle n'avait plus de raison de vivre et elle était très âgée.
Si le suicide peut parfois résulter d'un choix, il est malheureusement le plus souvent la conséquence d'une souffrance trop lourde à porter, manière de dire; « ça suffit, je n'en peux plus, il faut que ça s'arrête ».
C'est chez les personnes âgées que le taux de suicides est le plus important dans notre pays. Cela reste un sujet tabou et bien souvent le suicide ou la tentative de suicide est déguisée par l'entourage, qu'il s'agisse de la famille, des soignants ou des médecins.
La honte et la culpabilité poussent aux non-dits.
Si une défenestration est impossible à cacher, la prise d'une quantité trop importante de médicaments, une chute ou un syndrome de glissement chez la personne âgée peut facilement passer inaperçu.
La pression sociale joue également un rôle non négligeable et le suicide d'un résident peut par exemple nuire à la réputation d'une maison de repos.
Les personnes âgées sont dévalorisées dans notre société. Elles se sentent souvent inutiles voire pesantes pour leurs proches. Elles sont souvent réduites à accepter d'être mises dans une position passive où elles sont encore trop souvent infantilisées. Les traiter de cette manière revient à les nier en tant qu'adultes respectables.
Parvenus à un certain âge de leur vie, nos aînés doivent assumer de nombreuses pertes :
- de la jeunesse
- de la santé
- des liens sociaux (professionnels, etc...)
- du temps qu'il leur reste à vivre
- de la baisse des facultés intellectuelles et physiques
- des deuils de personnes aimées, du conjoint
- de la perte de l'autonomie
- etc...
Pour certains, l'accumulation de ces nombreux deuils les empêche de s'adapter et d'accepter la vie qui se présente à eux. Cela peut les amener à avoir envie de s'arrêter là.
Parfois, c'est un petit détail qui fera basculer l'équilibre d'une personne: la goutte qui fait déborder le vase ! Et c'est bien souvent dans l'après-coup que l'on prend conscience de ce qui se jouait là.
Il ne faut pas négliger l'importance du sentiment de solitude chez les séniors qui sont de moins en moins entourés en vieillissant et qui peuvent rarement partager leurs souvenirs et leurs émotions avec des personnes de leur génération.
Face à quelqu'un qui pense au suicide, chacun se sent démuni, voire impuissant. On a beau proposer différentes choses à la personne pour l'aider, on essuie des refus de sa part ou elle nous répond par un silence fermé. Pourtant, le suicide n'est pas une fatalité.
Alors que faire ?
Je préfère poser la question différemment ; comment être, et par là, quelle place prendre ?
Si on fait face à la personne en détresse, on ne voit rien, si ce n'est sa détresse justement, insupportable et angoissante. Dans ce cas, la seule solution est de prendre la fuite; partir à gauche, partir à droite ou faire demi-tour.
Ce que j'appelle fuir, c'est vouloir « faire » à tout prix, trouver une solution, agir en fonction de ce que l'on croit, en fonction de notre raison et de nos valeurs. Cela satisfait notre désir mais aide rarement l'autre.
Cela revient à agir pour le bien de l'autre avec beaucoup de bonne volonté et d'efforts, mais sans savoir ce qu'il vit, ce qu'il pense et ce qui le fait souffrir.
Comprendre, raisonner sont des attitudes utiles, mais si on ne se laisse pas aller à résonner et surtout à écouter la personne en difficulté, le risque de manquer la rencontre est important. On aura peut-être alors le sentiment d'avoir tout fait pour elle, mais on sera passé « à côté » de ce qui était réellement important. Il n'y a qu'elle qui sait ce qui lui convient, même si elle ne peut le verbaliser.
Par contre, si on s'assied à côté de la personne, on peut regarder dans la même direction qu'elle. Ceci n'est qu'une métaphore, mais je pense qu'elle est éclairante. S'asseoir, être attentif à ce qu'elle nous dit, à sa manière d'être au monde, à ses silences, à ce qui lui plaît ou lui déplaît, l'inviter à entrer en contact avec nous, à nous répondre si elle le désire..., la reconnaître là où elle se trouve, sont des attitudes humaines indispensables.
On me rétorque souvent qu'il faut trop de temps pour prendre cette place.
C'est vrai et faux à la fois; un geste, un regard, une parole juste valent souvent mieux que de longs discours. Si le temps vient à manquer pour cela, si le « faire » empêche la relation humaine, alors la personne âgée risque fort d'être traitée comme un numéro.
Créer un lien entre elle et nous pour qu'elle puisse se dire sans obligation et sans pressions est un premier pas.
Chacun est capable d'avancer sur ce fil d'équilibriste à condition de se faire assez confiance, d'apprendre à s'écouter et à écouter l'autre, ainsi qu'à connaître ses limites personnelles.
A condition d'en avoir en-vie.
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